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Full text of "Mes amis et moi"

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1 



MUKGAKi 'GUNST: 
905 H (DE. 



MES AMIS ET MOI 



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/ 



2Ô6i)6. ^ PA'RIS: IMpkiîflEïliE''LAilORE 
9. rue de FIcurus, 9 



MES AMIS ET MOI 



PAR 



ALBERT CIM 



OUVRAGE ILLUSTRÉ DE d6 VIGNETTES 



D'après A. FERDINANDUS et SLOM 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G'« 

19, BODLETARO SAINT-eERMAi:«, 79 



1893 



OrniU il» traitnetieo «t d* Mproduotion r* — rXfc 



I» /■- 



Pô- 2 2 07 

C4éH4 



A MON PETIT AMI 



JACQUES DEVELLE 



Je dédie ce livre, oà il trouvera plm d'unie 
anecdote que je dois à son père, et maintes 
aventures que n'ont pas oubliées les anciens élèves 
du lycée de Popey-sur-Omain. 



A. C. 



MES AMIS ET MOI 



A mesure que l'homme avance dans la vie, suitout 
dès qu'il a accompli la moitié probable de sa course et 
qu'après avoir effectué toute sa montée, il commence à 
dévaler l'autre versant de la côte, il n'est pas pour lui 
de plus intime plaisir que de se remémorer les débuts 
du voyage et d'évoquer le souvenir de ses premiers 
compagnons de route. 

C'est ce que je vais faire ici, chers lecteurs, avec le 
secret espoir — il n'est plus secret, puisque je vous le 
révèle, mais si bas! — que je ne serai pas seul à le goû- 
ter, ce plaisir, et que vous en prendrez voire part. 

Ce livre, selon l'aveu d'un poète, c'est ma jeunesse : 
là dorment bien de mes vieux amis. 

Des amis des vertes saisons; 
Tout doucement je les réveille, 
Ils se lèvent... et nous causons. 



MES AMIS ET MOI 



CHAPITRE I 



MON VOISIN TONY 



Il n'est pas suprenant qu'Antony de Marson, 
bien que plus âgé que moi de deux ans, ait été 
mon premier petit camarade : nous étions voisins. 
En jouant dans notre jardin, je l'apercevais qui en 
faisait autant dans le sien, et nous n'avions qu'à 
nous glisser entre les barreaux de certaine palis- 
sade vermoulue, au bas de la terrasse, pour être 
l'un chez l'autre et unir nos jeux. ' 

T'ony — c'est par cet abréviatif qu'on le dési- 
gnait dans tout le quartier — était le lils d'un 
inspecteur des finances, qui était venu prendre sa 

4 



2 MES AMIS ET MOI. 

retraite dans notre gaie petite ville de Popey-sur- 
Ornain, dont Mme de Marson était originaire. 
Outre Tony, leur dernier-né, M. et Mme de Marson 
avaient deux grands fils, Armand et Frédéric, et * 
deux filles, Mlles Clémence et Henriette. 

Moi, je n'avais ni frère ni sœur; j'étais seul 
d'enfant dans cette vieille et immense bicoque de 
la Ville-Haute, où ma grand'mère et ma tante 
Victorine — ma tante Toto — habitaient et 
m'avaient recueilli, après une incurable maladie 
de ma pauvre maman. 

Accoutumées à vivre de peu, à compter et mé- 
nager, ma grand'mère et ma tante, qui étaient 
toutes .deux la bonté, le dévoûment et la ten- 
dresse personnifiés, m'élevaient avec toute leur 
affectueuse vigilance, mais aussi toute leur stricte 
économie. Dès que mes souliers faisaient mine de 
s'user, on les portait chez le père Husson, le cor- 
donnier de la Grand'Rue, pour qu'il les resseme- 
lât ou y mît une pièce ; mes petites culottes avaient 
plus d'une reprise, et mes blouses, si propres et si 
séantes qu'elles fussent, étaient régulièrement 
taillées par ma grand'mère elle-même dans quel- 
que vieille jupe. 

Tony, lui, était vêtu comme un gentleman : frac 



^ 



MON VOISIN TONY. 3 

de fin drap noir, escarpins vernis, cravate artiste- 
ment nouée, chemise à petits plis, bien empesée 
et d'une blancheur de neige. Ah! ces devants de 
chemise si gentiment plissés, si coquets, si éblouis- 
sants, eux surtout faisaient mon admiration et 
excitaient mon envie ! 

En outre, Tony avait toujours de la menue mon- 
naie dans ses poches et était habitué à faire les 
choses grandement et à ne rien épargner. 

Je me souviens qu'un soir, veille de la Saint- 
Nicolas, comme je ne voulais pas aller me coucher 
sans avoir mis, selon l'usage, une de mes bottines 
devant la cheminée pour y recevoir pendant là 
nuit les libéralités du patron des enfants, M. le 
juge d'instruction Houzelot, qui se trouvait en 
visite chez nous, emporta mon autre bottine, en 
m'invitant à la venir reprendre chez lui le lende- 
main matin. 

i< Nous verrons ce que saint Nicolas y aura 
déposé à ton intention, mon gaillard ! Nous ver- 
rons ! Il y aura peut-être une poignée de verges 
ou un solide martinet. Enfin, à demain matin! Ne 
manque pas de venir ! » 

Je crois bien que je n'y manquais pas! A peine 
levé, je grillais môme d'impatience de m'échap- 



A MES AMIS ET MOI. 

per, et ma tante avait beau me retenir, beau 
me répéter qu'il était encore trop tôt, que ce 
n'était pas convenable de se présenter chez les 
gens (le si bonne heure et au risque de les réveil- 
ler, je finis par lui brûler la politesse et allai 
carillonner à la porte de M. Houzelot. 

Je trouvai sur la dalle d'une cheminée, à côté de 
ma bottine, une caisse de bois blanc renfermant une 
douzaine de jolis petits pots de confitures de Bar. 

Eh bien, le jour même, en une seule séance, 
ces douze pots, ou tout au moins onze d'entre eux, 
furent vidés par mon ami Tony. Ah ! il n'y allait 
pas dé main morte, je vous le garantis! Moi, j'eus 
à peine le temps d'en déguster un. Et si Tony a 
été malade ensuite, s'il a attrapé quelque bonne 
indigestion, il ne s'en est du moins pas vanté et je 
ne l'ai jamais su. 






Une autre fois, nous jouions sous les arbres de 
l'agreste esplanadeou/ïd^fw/s, proche de nos demeu- 
res, quand mon grand-oncle Biller, qui était l'archi- 
tecte de la ville, vint à passer, escorté d'un ouvrier 
maçon, et s'arrêta devant le parapet construit en 
bordure du pâquis et de la rue du Jard. Pendant 



MON VOISIN TONY. 5 

qu'il examinait les travaux de réparation à effec- 
tuer, je courus à lui pour l'embrasser, et, en 
remercînlent de ma politesse, il me gratifia d'une 
petite pièce de dix sous toute neuve. 

Moi qui ne recevais jamais que deux décimes 
par semaine, un de ma grand'mère et un de ma 
tante — encore fallait-il que je n'eusse pas démé- 
rité, que j'eusse été bien sage! — je ne m'étais 
jamais vu à la tête d'une pareille fortune. 

« Regarde donc ! fis-je tout émerveillé en exhi- 
bant mon trésor sous les yeux de Tony. 

— Attends! Nous allons bien nous amuser! 
me répliqua celui-ci, sans se laisser éblouir ni 
s'émouvoir le moins du monde. Arrive ! » 

Et il m'emmena jusqu'au bas de la Grand'Rue, 
chez l'épicier Tissopin, où il fit emplette, à mes 
frais, bien entendu, de cinq sous de pétards et cinq 
sous de fusées. 

11 faut vous dire qu'à cette époque Tony de 
Marson, à l'exemple de ses frères Armand et Fré- 
déric, s'était pris d'une belle passion pour les feux 
d'artifice. Tout leur argent, à tous les trois, passait 
en flammes de Bengale, en chandelles romaines, 
soleils tournants, marrons luisants, fusées volantes 
et autres pièces pyrotechniques, qu'ils alluniaient 



G MES ÂHIS ET MOI. 

le dimanche soir, à rextrémité de leur jardin, sur 
la terrasse, pour l'extrême jubilation des gamins, 
voire des grandes personnes, de tous les habitants 
du quartier. 

ce Arrive ! répéta Tony lorsque le père Tissopin 
lui eut remis les deux petits paquets bleus. Ah ! et 
des arllumettes? Vous m'en donnerez bien quelques- 
unes par-dessus le marché, monsieur Tissopin? 

— Tiens, mon fil » dit le brave homme en pré- 
sentant à Tony une boîte entamée, une de ces 
étroites petites boîtes faites d'un seul copeau, por- 
tant l'étiquette de Sarreguemines, et qui se ven- 
daient alors deux liards — deux pour un sou. 

Nous regagnâmes le pâquis en courant. 

« Tu vas voir comme nous allons bien nous 
amuser! Tu vas voir! » ne se lassait pas de me 
crier Tony. 

Il aligna sur le bord du parapet les quinze pé- 
tards et les quinze fusées, frotta une allumette, et... 
pan ! pan ! pfTt ! plft ! Ah! ils ne firent pas long 
feu, mes cinquante centimes, je vous prie de le 
croire ! 

Pour comble, Tony, prétendant que plus on 
comprimait l'extrémité opposée à la mèche, plus 
l'engin éclatait avec bruit, s'était muni d'un 



MON VOISIN TONY. 7 

énorme pavé, cju'il laissait retomber sur les 
pétards, au far et à mesure qu'il y mettait le feu, 
tant et si bien qu'il écorna les plus belles pierres 
du parapet. 

Voilà certes un résultat que mon oncle, Tarchi- 
tecte voyer, n'avait pas prévu, en ouvrant son 
porte-monnaie à mon intention. 



* * 



Mais n'allez pas inférer de ces deux aventures — 
ou mésaventures — que Tony de Marson ne cher- 
chât qu'à m'exploiter et s'amusât à mes dépens. 
Non, il était, au contraire, très complaisant, très 
donnant et généreux ; et si l'un de nous deux est 
resté l'obligé de l'autre, c'est bien moi. Mais il 
avait à mes yeux le prestige de l'âge et la taille, 
et, bon gré mal gré, il me fallait reconnaître et 
subir ce double droit — droit d'aînesse, droit du 
plus grand et du plus fort. 

Oui, je suis redevable à Tony de bien des ser- 
vices. Plus avancequemoi.de deux classes dans ses 
études, il était en état de me donner de très utiles 
indications, de nombreux et sages conseils, et il 
ne s'y refusait jamais. 11 m'aidait à préparer mes 
devoirs, m'expliquait et me commentait mes leçons, 



8 MES AMIS ET MOI. 

comme aurait fait un véritable répétiteur, et il 
mettait à ma disposition ses anciens cahiers, ses 
vieux correclSy et ses livres. 

Grâce à ses frères, qui avaient avant nous par- 
couru la même route et pioché les mêmes pro- 
grammes, les ouvrages classiques abondaient chez 
lui. Dans un petit grenier, voisin de sa chambre, 
se trouvait une haute et vaste armoire qui en était 
bourrée ; et chaque fois, pour ainsi dire, que j'allais 
le voir, le bon Tony me l'ouvrait à deiix battants, 
cette armoire. 

cf Tu vas avoir besoin d'un Quicherat français- 
latin,... tiens, en voici un. Il te faut un Cornelms 
Nepos aussi, un Seleclx, un Esope...: Et pour 
l'histoire et la géographie, tiens, voici le cours 
de cinquième de Duruy, voici le petit volume 
de Cortambert.... « 

Presque tous mes livres de classes me venaient 
de lui et portaient, au verso de leur cartonnage ou 
sur leurs gardes, sa signature ou celle d'un de ses 
frères, avec les croquis et légendes de rigueur : 

A^pice Pierrot pendu 

Quod librum n'a pas rendu ! 

Et, dans cette petite chambre, située loiit au 




■ liens, voici le 



MON VOISIN TONY. 11 

sommet de leur maison, sous la terrasse à Tita- 
lienne, et d'où Ton découvrait une si belle vue — 
jusqu'à la ferme de Saint-Aubin, au-dessus de 
Ligny, à quatre lieues de Popey, — que de bonnes 
heures j'ai passées à travailler à côté de Tony, ou 
à discuter avec lui poésie ou prose, lettres ou 
sciences — et à fumer des cigarettes ! 

Un événement de cette époque m'est surtout 
resté présent à l'esprit, événement funèbre, mais 
si singulièrement terminé! Je veux parler des ob- 
sèques de la sœur aînée de Tony, de Mlle Clé- 
mence. 

Elle était douée d'une fort jolie voix, et, les 
jours de fête, elle montait aux orgues, à notre 
paroisse, et chantait des soli. C'était plaisir de 
l'entendre; aussi, ces dimanches-là, bien des fidè- 
les de Notre-Dame ou de Saint-Antoine venaient 
assister aux offices dans notre église, à Saint- 
Etienne. 

Elle mourut à dix-neuf ans, de mort soudaine, 
d'une rupture d'anévrisme. 

Le coup fut d'autant plus cruel pour M. et Mme 
de Marson que c'était le premier de leurs en- 
fants que la mort frappait — et elle le frappait 
si inopinément, si traîtreusement ! Leur douleur. 



12 MES AMIS ET IIOI. 

leur désespoir, durant la lugubre cérémonie, fai- 
sait peine à voir. J'accompagnais Tony, et, à cer- 
tain moment, un de ses cousins j M. de Cazenave, 
se joignit à nous. 

C'était un Méridional, un Marseillais, je crois 
bien, et qui était célèbre dans toute la ville par 
son exubérance, par ses rodomontades et incar- 
tades. J'en aurais long à vous narrer sur son 
compte, si je m'écoutais; mais il faut me borner 
et m'en tenir à cette seule frasque, qui, rien que 
d'y songer, amène encore le rire sur mes lèvres. 

M. de Cazenave, comme toute la famille Mar- 
soh, comme toute l'assistance, était très affecté 
de ce deuil ; mais il avait le sang bien trop vif et 
trop bouillant, pour que, chez lui, les grandes 
douleurs fussent muettes. 

Il ne cessait de soupirer et de s'exclamer : 

ce Ah! la povrel la povrel Elle était si bonne! 
si douce! si affectueuse! Et jolie!... Et elle chan- 
tait!... Ah! quelle voix d'ange!... » 

La cérémonie terminée, nous quittions, tous les 
trois ensemble, le cimetière et marchions à vingt 
pas en avant des autres groupes de parents ou 
d^amis, quand il redonna cours à ses doléances et 
commémorations. 



MON VOISIN TONY. 15 

f< Ah oui! quelle mélodie céleste! Tu té sou- 
viens, Tony? Ah! hpovrel quand elle chantait: 

Beau chevalier qui parlez pour la guerre, 
Qu'allez-vous faire 
Si loin d*ici? 

Ou bien.... Tu té rappelles, Tony? 

Danser au son de la musette, 
Danser au son du tambourin, 
Du tambourin!... 

Et le Vrai Trésor de Yigny! Tu té rappelles? 

Dans notre beau pays de France, 

Dans notre beau pays de Fran-an-an-cc, 

Nous faisons tout... 

Nous faisons tout... 
Nous faisons tout joyeusement, 

Joyeusement ! 
Et le rayon de Tespéran-an-an-ce 
Nous suit jusqu'au dernier moment ! 

Ah Tony! quelle voix de rossignol! Quelle 
musique du bon Dieu ! ... Je l'entends encore, liens, 
le soir où elle nous a régalés de la Dame blan- 
che. Tu lé rappelles? La povrel... 



U MES AMIS ET MOI. 

D'ici voyez ce beau domaine 
Dont les créneaux touchent le ciel. 
Une invisible châtelaine 
Veille en tout temps sur le castel 1 » 



El il continuait de moduler et psalmodier a 
lue-lêle toutes ces bribes du répertoire favori de 
la « povre » Clémence, en gesticulant, se déhan- 
chant et roulant les prunelles, sans s'apercevoir 
que tous les passants s'arrêtaient pour le regarder, 
ébahis et stupéfiés d'un tel retour d'enterrement. 



CHAPITRE II 



DEUX EVASIONS 



On pouvait dire des trois fils Marson et, je 
soupçonne bien aussi, de leurs parents, qu'ils 
avaient mauvaise tête et bon cœur. 

11 existait une trop grande différence d'âge entre 
les deux aînés, Armand et Frédéric, et moi pour 
que j'eusse été à même de les beaucoup fréquenter. 
Aussi n'est-ce que par ouï-dire et longtemps après 
que j'eus connaissance de l'aventure d'Armand de 
Marson, sa fugue du lycée — de l'ancien collège 
plutôt, — son arrestation par la gendarmerie 
et son algarade chez le procureur impérial de 
Saint-Mihiel. 

Jugeant que son fils Armand, alors élève de rhé- 
torique, avait besoin d'une discipline plus sévère 
que celle de la maison paternelle, M. de Mar- 
son s'était décidé à le placer comme interne au 



i6 MES AMIS ET MOI. 

collège, décision qui avait rendu notre rhétoricien 
furieux et contre sa famille et contre le principal, 
M. Saint-Jeoire. 

Cette fureur s'accrut si bien qu'un beau diman- 
che de mai, au retour de la promenade, Armand 
de Marson trouva moyen de se faufiler hors des 
rangs, avant de pénétrer sous le porche du Collège, 
tourna bride aussitôt et prit la clef des champs. 

Une rapide enquête faite le lendemain matin 
révéla la direction que le déserteur avait suivie: 
des cossonniers (marchands d'œufs et de beurre) 
s'étaient croisés avec lui sur la route de Popey à 
Saint-Mihiel; et comme M. de Marson était lié 
avec le procureur en résidence dans celte dernière 
localité, il .lui télégraphia pour l'aviser de l'affaire et 
le prier de mettre fin au vagabondage de son fils. 

J'aurais dû commencer par vous dire qu'Armand 
de Marson avait toujours manifesté le goût le plus 
vif pour les aventures de voyage, et que c'était 
autant pour donner cours à cette passion que par 
dépit de se voir éloigné de sa famille, cloîtré et 
enchaîné, qu'il avait ainsi pris son envolée. 
. Comptant sans doute faire le tour du monde, il 
s'était muni d'une boussole et d'un superbe plani- 
spJière collé sur toile et plié dans un étui. Par mal- 



I 



I 



DEUX ÉVASIONS. 17 

heur, il avait négligé de garnir son escarcelle ; il 
ne possédait qu'une pièce de dix francs, qui, pour 
comble, se trouva très fortement écornée dès la 
première nuitée. 

C'était à Villotte. Armand, qui avait dormi à la 
belle étoile la nuit précédente et chemipait de- 
puis l'aube, arriva exténué dans cette commune. 
Impossible d'aller plus loin. Il entra dans une 
auberge, l'unique auberge du lieu, se fit servir à 
manger — à souper; c'est le nom qu'on donne 
encore en Lorraine, et qu'on donnait aussi naguère 
à Paris, au repas du soir, celui où l'on mange la 
soupe, — puis demanda le gîte. Mais il tombait 
mal. On était au lendemain de la fête patronale, 
du rapport, et l'auberge se trouvait comble : pas 
un lit, pas un coin de vacanl. 

« Mais je n'en peux plus ! soupirait notre vail- 
lant explorateur. Comment faire ? » 

L'aubergiste, qui était un madré paysan, lui 
proposa de coucher sur le billard. 

ce On mettra un matelas dessus ; on vous donnera 
des draps, des oreillers, un traversin, et vous 
reposerez là comme dans votre lit. Seulement il 
faut attendre que les consommateurs s'en aillent 
et que la salle soit libre. Ça ne tardera pas, jeune 



(} 



18 MES AMIS ET MOI. 

homme, rassurez-vous! A onze heures et demie 
forcément, je mets les retardataires à la porte, 
j'éteins, et... à schloffl » 

Armand dormit, en effet, à poings fermés et ne 
fit qu'un somme. 

Aussitôt debout, il s'apprêta à poursuivre sa 
route et le cours de ses exploits, et tout d'abord 
exprima le désir de régler sa note. 

«Voilà, monsieur, voilà! » dit l'aubergiste en 
lui présentant un carré de papier sur lequel on 
lisait: 



A LA BONNE FOU 



^%^w\/%^ww^ 



Grand Hôtel du Commerce 

ET 

du Cheval blanc 

réun'is 
Ancienne maison GARA U DEL 

BONLARON Gendre et Successeur. 

DoitM^ 



••••••« •••••••< 



Souper 2 fr. 50 

Billard, 7 heures 7 fr. » 

Total 9 fr. 50 



DEUX ÉVASIONS. 19 

a Comment! billard, sept heures, sept francs! 
se récria Armand. 

— Mais... sans doute, monsieur! Voyez la pan- 
carte accrochée au mur. Vous avez dû la lire : 
« Billard, le jour: cinquante centimes l'heure; la 
nuit: un. franc. Toute heure commencée se paie 
entière. » Vous avez occupé le billard de onze 
heures et demie à six heures, c'est-à-dire pendant 
six heures et demie, autrement dit sept heures, 
donc 

— Mais, monsieur, je n'y jouais pas, sur votre 
billard! C'est pour y dormir.... 

— Ça, c'est votre affaire; vous vous en êtes 
servi comme bon vous a semblé. Je n'enlre pas dans 
ce détail. Je ne vois qu'une chose, c'est que, pen- 
dant sept heures, le billard a élé accaparé parvous; 
Maintenant si vous désirez que nous allions sou- 
mettre le litige à M. le maire?... )> 

Armand préféra payer, et décampa bien vite. 

11 y avait déjà trois jours qu'il jouissait de sa 
pleine indépendance, et, quoique ayant plus d'une 
ampoule aux pieds et l'estomac sensiblement ti- 
raillé par la faim, il n'était pas las de battre l'es- 
trade ni en humeur de rentrer au bercail. Non, 
non! Evviva la liber ta! 



i 



20 M£S AMIS ET MOI. 

Il débouchait des bois de rÉtanche et opérait son 
entrée dans le joli bourg de VigneuUes, quand il 
fut happé au collet par deux gendarmes, et, mal- 
gré ses protestations, ses cris et rebellions, em- 
mené séance tenante et graud'erre à Saint-Mihiel. 

D'emblée, bien qu'il fût près de neuf heures du 
soir, on le conduisit au domicile particulier de 
M. Mathelin, le procureur impérial. 

ce Ah ! ah ! te voilà, drôle ! Eh bien, c'est gentil ! 
Ah! oui-da! Gomment, tu le sauves du collège, tu 
abandonnes tes parents, sans rien dire, sans pen- 
ser au chagrin qu'ils éprouveront, à leur inquié- 
tude, leurs transes ! » 

M. Mathelin continua longtemps de la sorte. 
M. de Marson lui avait recommandé de « laver 
proprement la tête à son garnement de fils )>, et il 
s'acquittait de la mission avec une scrupuleuse 
conscience. Armand, lui, ne bronchait pas; mais, 
tout penaud de sa déconvenue, irrité de cette 
mercuriale, il rongeait son frein et crispait les 
poings. 

« Tu es couvert de poussière, tout débraillé, fait 
commre un bandit! s'exclamait M. le procureur. Et 
tu as faim, je suis sûr? Depuis quand n'as-tu pas 
mangé? Ton p^re m'informe que tu es parti avec 




Tut liappé lu collet pnr deui gendnrmes. 



DEUX ÉVASIONS. 23 

une dizaine de francs dans ta poche, pas davantage. 
Allons, tu as faim, n'est-ce pas? » 

Et comme Armand, rageur, s'obstinait à ne pas 
répondre : 

« Mais avoue-le donc ! Ne boude donc pas contre 
ton ventre, nigaud! Tu vas manger! 

— Non ! cria Armand. 

— Je te demande bien pardon ! Assieds-toi ! Je 
m'en vais te faire faire une omelette....» 

Et M. Mathelin pria le brigadier de gendarmerie, 
qui était resté là, attendant les ordres de son su- 
périeur, d'aller prévenir la cuisinière. 

Celle-ci arriva, dressa rapidement le couvert, 
puis apporta l'omelette toute fumante et la déposa 
devant Armand. 

« Elle est toute chaude, mon fi; ne la laissez 
pas refroidir ! 

— Dépêchons-nous 1 ajouta le procureur. Allons, 
mange ! 

— Je vous ai dit que non ! » rugit de plus belle 
le terrible garçon. 

Et, saisissant le plat, il le lança, avec son con- 
tenu, à la tête du brigadier. 

Je ne sais ce qu'il advint de cette prouesse 
et comment la chose se termina : j'imagine que 



U MES AMIS ET MOI. 

M. le procureur impérial dut sur-le-champ allonger 
une superbe paire de gifles au fils de son ami 
Marson; ce qu'il y a de certain, c'est qu'Armand 
ne rentra pas au collège de Popey et l'ut expédié 
dans un autre établissement de la région, au lycée 
de Nancy, où il parvint à s'amender et à s'assou- 
plir. L'année suivante, il fut admis à Saint-Cyr, et, 
plaisante ironie du sort, juste châtiment du ciel, 
lui qui témoignait si peu de respect à MM. les 
gendarmes, il est devenu colonel de gendarmft'ie. 

* * 

Je puis vous parler en meilleure connaissance 
de cause de l'évasion de mon ami Tony, le jeune 
frère d'Armand. 

Le vieux collège de la côte des Prêtres venait 
d'être remplacé par un lycée tout battant neuf et 
construit au milieu de l'ancien pâquis de la Ville- 
Basse. 

Tony approchait de ses quinze ans, et, vexé de 
ne pas voir encore un soupçon de moustache 
estomper sa lèvre, il avait eu recours à l'élève 
pharmacien de M. Bara, à notre ami Victor 
Lescuyer, en le suppliant de remédier à cette 
déplorable, cette ignominieuse absence. 



DEUX ÉVASIONS. 25 

J'ignore quelle pommade Lescuyer donna à 
Tony; mais, au lieu de barbe, ce liniment lui fit 
pousser une ribambelle de petits boutons au- 
dessous du nez, et lui causa les plus affreuses dé- 
mangeaisons, voilà le fail. 

M. de Marson estima que son fils cadet, qui se 
destinait à l'École polytechnique, était d'âge à être 
plus étroitement surveillé, et il fit pour lui ce 
qu'il avait fait jadis pour ses aînés, il l'arracha 
aux douceurs et distractions de l'externat et le mit 
pensionnaire. 

Presque chaque après-midi, à la récréation de 
quatre heures, Mme de Marson allait voir son ben- 
jamin et lui porter quelques chatteries; tous les 
dimanches et jours de fête il sortait; en somme, 
la prison était poiu' lui très supportable, et, sans 
une circonslance fortuite et malchanceuse, il 
n'aurait jamais songé à en déguerpir. 

Mlle Henriette, la sœur de Tony, était excellente 
musicienne et possédait, comme feu la « povre » 
Mlle Clémence, une très jolie voix. Elle fut priée 
de se faire entendre dans un concert donné en 
faveur des indigents, et qui devait avoir lieu un 
jeudi soir, dans une grande salle de l'hôtel de la 
préfecture. Il n'était guère possible de refuser. 



i 



26 MES AMIS ET MOT. 

Mme de Marson aimait d'ailleurs tout ce qui 
pouvait servir à metire sa fille en relief, et elle 
s'empressa d'acquiescer aux désirs des organisa- 
teurs de ladite fête. 

En même temps elle se rendit chez le proviseur 
du lycée, M. Feuilhestre, et le pria de vouloir 
bien permettre à Tony de sortir ce soir-là, afin 
qu'il pût assister au concert — applaudir au 
triomphe de sa sœur. 

M. Feuilhestre fit bien quelques objections : 
c( C'était irrégulier. Les élèves ne devaient sortir 
que le dimanche.... Ce serait un précédent 
fâcheux.... » Mais, en présence de l'insistance de 
Mme de Marson — et qui mieux qu'elle savait 
insister et arriver à ses fins? — eu égard aussi au 
but charitable de cette réunion^ il se laissa peu à 
peu fléchir. 

Or, dans la matinée de ce jeudi-là, une 
observation de M. le surveillant général Margerie 
provoqua une réponse malsonnante de l'élève 
Marson. M. Margerie, qui souflrait d'une maladie 
de foie et n'était pas toujours commode, se fâcha 
et infligea une retenue à l'insubordonné. 

« Et cette retenue, vous la ferez aujourd'hui 
même! 



DEUX ÉVASIONS. 27 

— Mais, monsieur, je dois sortir.... 

— Raison de plus! 

— M. le proviseur a promis à ma mère.... 

— Vous ne sortirez pas! Je vais en référer à 
M. le proviseur! » 

M. le proviseur donna, bien entendu, gain de 
cause à M. le surveillant général, et, au lieu 
d'aller dîner en famille et acclamer sa sœur 
Henriette, Tony fut relégué dans une salle de 
classe et condamné à copier toute la tragédie 
d'Esther. 

S'il était irrité et exaspéré, pas n'est besoin de 
le dire. 

Il arpentait la salle en grommelant, y tournait 
et rôdait absolument comme un fauve dans sa 
cage; mais pas moyen de s*échapper! La porte était 
fermée à clef, la serrure solide, et les fenêtres, au 
nombre de deux, n'avaient même pas de poignée- 
crémone ou d'espagnolette qui permît de les 
ouvrir. Pour comble de précaution, elles étaient 
garnies de barreaux surmontés de fers de lance. 
Mais, tandis que ces fenêtres ou baies, qui étaient 
très larges, se terminaient en cintre, les grilles 
extérieures affectaient la forme d'un rectangle et 
s'arrêtaient juste à la naissance du cintre, laissant 



28 MES AMIS ET MOI. 

ainsi libre la partie supérieure de chaque fenêtre, 
rimposte en arc de cercle et à double vasistas. 

C'est par un de ces vasistas que TonydeMarson, 
dans tout le feu de sa rage, résolut de s'évader. 

11 grimpa sur une table, et, ayant ouvert un des 
vasistas, celui de droite, il se hissa jusqu'à cette 
ouverture, où, à l'aide de coups de reins et de vi- 
gueur de poigne, il réussit à glisser sa tête, puis 
ses épaules et enfin ses bras. Tony était d'ailleurs 
de taille fluette; il avait une agilité de chat et une 
souplesse de couleuvre, et ce ne devait être pour 
lui qu'une amusette de passer par ce trou et de 
dégringoler ensuite le long des barreaux. 

Mais un maudit store, fixé à l'intérieur, et dont 
Tony, dans ses efibrts, avait sans doute fait mou- 
voir le cordon de tirage ou dérangé la poulie, vint 
à se dérouler, à s'embarrasser dans les charnières 
du vasistas et en entraver le jeu, à tomber aussi 
sur les jambes du prisonnier et paralyser ses tré- 
moussements. 

Impossible maintenant d'avancer ni de reculer : 
maître Tony se trouvait pris comme dans un piège, 
comme étranglé dans une ratière. 

ce Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! » 

Et il se démenait, se secouait et se déhanchait. 



DEUX ÉVASIONS. 29 

mais sans résultat valable, sans bouger de place. 

La rue qui borde ce côté du lycée, la rue Landry- 
Gillon, était à peine construite alors et des moins 
fréquentées. Tony de Marson courait donc grand 
risque de demeurer longtemps en cette triste panne, 
lorsque, par bonbeur, Corniquet apparut. 

Corniquet était un gamin du quartier du ly- 
cée, du faubourg de Couchot, qui avait pour uni- 
que occupation et singulière spécialité de venir 
rôder chaque jour pendant les heures d' « étude », 
c'est-à-dire de dix heures et demie à midi, et de qua- 
tre heures et demie à sept heures, sous les fenêtres 
des salles et attendre chape-chute. 

Les salles d'étude étaient situées au premier 
étage, juste au-dessus des salles de classe: on 
n'avait qu'à attacher au bout d'une ficelle un pa- 
pier indiquant ce qu'on voulait, chocolat, cervelas, 
journal ou... tabac, et renfermant le prix de l'achat, 
plus dix centimes pour le commissionnaire; puis à 
lancer cette ficelle par la fenêtre, en ayant soin, 
comme de raison, d'en garder l'autre extrémité 
enroulée autour du poignet, et, quelques minutes 
après, de légères tractions vous annonçaient que 
vous étiez servi et n'aviez qu'à hisser à vous l'objet 
demandé. 



50 MES AMIS £T MOI. 

A l'aspect de celle face toute congestionnée, con- 
tournée et cramoisie, Gorniquet, ce sans-cœur, 
éclata de rire et se tordit comme un ver coupé en 
deux. 

<c Ah ! la bonne tête ! la bonne tête ! Est-il drôle ! 
est-il cocasse! 

— Vingt sous!... Je le donne vingt sous... si lu 
m'apportes... une échelle! râla Tony. 

— Bien vrai? demanda Gorniquet en interrom- 
pant aussitôt ses contorsions et frétillements. 

— Je te le jure ! 

— Donne! » riposta le jeune drôle, qui décidé- 
ment n'avait pas confiance. 

Vingt sous! Jamais il n'avait touché tels hono- 
raires. 

«Comment veux-tu... dans la situation où je 
suis.... Est-ce que je peux seulement... fourrer 
une main... dans..., dans une de mes poches? 

— Ça, c'est vrai, lu ne peux pas! 

— Eh bien... alors? 

— J'ai ta parole? 

— Mais oui ! oui ! 

— La plus sacrée? 

— Oui! oui! Je te jure.... 

— Attends-moi ! « 



DEUX EVASIONS. ' 51 

Sûrement que le pauvre Tony l'attendrait! La 
recommandation était tellement surperflue qu'elle 
avait Tair d'une moquerie. 

Mais voilà que pendant que Corniquet se faufi- 
lait chez un jardinier du voisinage pour quérir 
Téchelle libératrice, M. Claudel, le maître d'étude 
du troisième quartier, mis en éveil par les remue- 
ments inquiets des élevés, qui, ne sentant rien 
arriver, ne savaient à quoi attribuer le relard de 
leur mandataire, s'approcha de la fenêtre et 
aperçut au-dessous de lui ce buste qui émergeait 
et s'agitait. 

Sur-le-champ il alla prévenir M. le censeur, et 
juste comme celui-ci, accompagné du gardien et 
lampiste Sucemèche, ouvrait la porte de la classe, 
Tony de Marson s'accrochait à l'échelle apportée 
par Corniquet et, à l'aide de ce point d'appui, 
franchissait l'obstacle. 

Mais on ne traverse pas un si étroit et péril- 
leux défilé sans y laisser quelques plumes. Tony, 
lui, à force de gigoter et s'étirer, y perdit ses grè- 
gues, c'est-à-dire ses culottes. Sa chemise flottait 
lorsqu'il se suspendit aux bâtons de l'échelle et 
opéra sa descente. 

Il ne fallait pas songer à se présenter à l'hôtel 



3:2 MES AMIS £T MOI. 

de la préfecture dans un costume aussi sommaire. 

D'ailleurs M. Babonet, le censeur, et le portier 
Cognard, dit Quoniam, escortés de Finévi table Suce- 
mèche, venaient d'apparaître à l'angle de la rue, 
et s'apprêtaient à cueillir le fugitif au passage et 
à réintégrer de force ou de gré l'oiseau dans sa vo- 
lière. 

ce Eh bien, mais... et mes vingt sous? » s'écriait 
le jeune Corniquet, pendant que le père Quoniam 
et le maigre Sucemèche s'emparaient de Tony et le 
transportaient qui par la tête, qui par les pieds, 
vers la grille du lycée. « Et mes vingt sous, dites 
donc? Alors me voilà refait, moi, volé comme dans 
un bois? C'est pas de jeu, ça ! pas de jeu ! )> 



CHAPITRE III 



PREMIERS CIGARES 



C'est avec Tony de Marson que je fumai mes 
premiers cigares, ou plutôt ma première pipe, 
car c'est par la pipe que j'ai commencé à apprécier 
les douceurs — et amertumes — du tabac. 

Pendant les vacances de cette année-là, nous 
partions presque tous les jours après le dîner — 
c'est-à-dire après le repas de midi — et nous 
nous acheminions vers le bois de Saint-Roch, où 
le bon M. Vauthier et son fils Paul disposaient tous 
les ans une grande tendue. 

Je vous parlerai plus tard de cette cruelle 
guerre que, selon une vieille coutume régionale, 
on faisait alors aux petits oiseaux, et des 
pièges, à la fois rustiques etbarbai'es, qu'on leur 
tendait. . 

Sans tenduey je crois bien que mes vacances, 

3 



34 MES AMIS ET MOI. 

tout comme celles de mes condisciples, n'eussent 
pas élé complètes; et ce n'étaient pas seulement 
M. l'avocat Vauthier et son fils Paul, alors élève 
à l'Ecole des Chartes, que nous trouvions dans 
la maisonnette de Saint-Rocli ; c'étaient les deux 
frères aînés de Tony, Armand et Frédéric de Mar- 
son; c'était Achille Maucroix, qui se destinait à 
l'École Normale, Joseph Pernot, candidat à l'École 
Forestière, et Emile Larombardière, Raymond de 
Surlanges, Adolphe Mesnil, Edouard Lepage, Henri 
Trancart, tous élèves de « philosophie » ou de 
« spéciales » ; sans compter le capitaine Pontaubry, 
l'adjoint Mayoret, l'avocat Grandjean, intime ami 
du père Yauthier, et tant d'autres braves et pai- 
sibles citoyens de notre Ville-Haute. 

La plupart de ces messieurs ou jeunes gens 
avaient chacun sa tendue dans le bois du Juré, aux 
alentours du cantonnement dit de Saint-Roch, et 
on allait se voir, on se réunissait les uns chez 
les autres, on faisait des parties de boules ou 
de cartes, et surtout on fumait des pipes en vidant 
des canettes de bière. 

Je me rappelle, entre autres tendeurs acharnés, 
un receveur des domaines en retraite, le jovial et 
obligeant M. Parisot, qui, chaque fois qu'il nous 



PREMIERS CIGARES. 35 

rencontrait, Tony et moi, à proximité de son bois, 
nous invitait à venir nous rafraîchir. 

« Précisément, ce matin, j'ai apporté une bonne 
bouteille de bière de mars, quelque chose de fa- 
meux! J'ai eu soin de l'enterrer, pour qu'elle se 
tienne bien au frais. . . . Venez, mes petits amis, vous 
m'en direz des nouvelles ! » 

Nous entrions dans son bois, et, arrivés devant 
la maisonnette, une simple cabane ou cabourotte 
en rocaille et en planches, sans cave ni grenier, 
M. Parisot allait décrocher son chaverot (sorte de 
houe, de petite bêche triangulaire) et reprenait, . 
en indiquant le pied d'un arbre ou quelque épaisse 
trochée de noisetiers : 

« Tenez, c'est ici! Nous allons la déterrer.... 
Attention! » 

Immanquablement le premier coup de chaverot 
tombait sur la fameuse bouteille et la cassait en 
deux. 

« Oh ! oh ! ! ! Pas de chance ! Et moi qui vous 
ai dérangés de votre chemin, fait venir jusqu'ici! 
Oh! que c'est donc contrariant!! Avec toutes les 
bouteilles que j'ai ainsi brisées, n'est-ce pas, mes 
petits amis, j'aurais certainement eu de quoi 
faire construire une cave à ma baraque, et une 



36 MES AMIS ET MOf. 

belle cave encore, avec citerne! Oui, je me le dis 
souvent! » 






Paul Yauthier, Achille Maucroix, Joseph Pernot, 
Raymond de Surlanges, tous ces grands garçons de 
dix-huit à vingt ans, ne se souciaient guère de 
deux gamins comme Tony et moi, et ne nous re- 
gardaient qu'avec commisération, dédain et mépris. 

Il aurait fait beau que nous eussions recours à 
ces hauts personnages pour obtenir une pincée de 
tabac ! 

ce Comment! comment! De quoi se mêlent ces 
blancs-becs! Eh bien, merci! Us en ont de 
l'aplomb! Fumer? Par exemple! Mais, chétifs 
galopins, misérables petits mômes, on vous tor- 
drait le bout (lu nez qu'il en jaillirait encore du 
lait! Attendez donc au moins que votre barbe soit 
poussée — comme la nôtre ! w 

Ce sont probablement ces humiliants sarcasmes 
et sanglantes invectives qui avaient déterminé 
Tony à implorer, comme on Ta vu, l'aide de Yic- 
tor Lescuyer, l'élève apothicaire, et à se livrer, avec 
sa pommade, à d'irritantes, cuisantes et malen- 
contreuses frictions. 



PREMIERS cigares: 57 

Aussi, dans son apprentissage de fumeur, se 
gardail-il bien de demander conseil à ses frères 
ou à leurs amis. En vrai sage, en philosophe 
du Portique, il ne comptait que sur lui seul et 
lirait toute sa force et sa science de son propre 
fonds. 

Une après-midi donc — les matinées étaieni 
presque régulièrement consacrées à nos devoirs 
de vacances, -^ avant de gagner le bois de Saint- 
Roch, Tony de Marson m'emmena chez l'épicier 
et débitant de tabac Tissopin, et là nous fîmes 
nos choix et emplettes. 

J'achetai pour mon compte, et sur les précieu- 
ses indications de mon compagnon, une énorme 
pipe en terre, représentant une tète de patriarche 
douée d'une magnifique barbe en éventail — une 
« tête de Jacob « : c'était le nom spécial de ces 
pipes, — plus un court tuyau de merisier h bout 
de corne, qui s'adaptait à ce récipient; et enfin 
dix centimes de « caporal w. Tony, qui possédait 
déjà son fourniment complet, tira sa blague de 
sa poche et se la fit remplir; coût : vingt-cinq 
centimes. 

Ce n'est qu'aux approches des dernières mai- 
sons, vers le sommet de la rue ou côte de Pil- 



58 MES AMIS ET MOI. 

vileuil, que nous nous décidâmes à exhiber nos 
instruments et à les bourrer. Puis nous frottâmes 
chacun une allumette, et l'opération commença. 

Il m'était bien arrivé, à quelques reprises, 
entre mes huit et dix ans, de pratiquer cette ma- 
nœuvre avec du « bois à fumer » , de ces sarments 
bien secs de viorne ou clématite, que les gamins 
de chez nous vont couper dans les fourrés ou les 
haies. J'avais été tant soit peu initié à ce procédé 
économique, alors que j'usais mes premières 
culottes à l'école RoUin, sous la gouverne de l'ex- 
cellent M. Forgel; mais le tabac, le « caporal », 
c'était bien autre chose ! 

Je ne tardai pas à l'éprouver. 

Nous continuions de gravir cette côte rocail- 
leuse de Pilviteuil, sous un soleil ardent, torride, 
dont les rayons tombaient d'aplomb sur nos têtes. 
Il me semblait marcher — je me le rappelle 
comme si c'était d'hier — dans une véritable 
fournaise. Cette incandescente température, jointe 
à une aveuglante réverbération, vint compliquer 
encore les effets de la nicotine. Nous n'avions pas 
doublé l'angle de l'ancienne Poudrière, que je 
sentais déjà ma tète tourner, mes jambes flageo- 
ler, certains maux de cœur.... 



PREMIERS CIGARES. 39 

Mais je me gardai bien d'avouer à Tony ces 
alarmants symptômes; à mauvais jeu je fis brave- 
ment bonne mine, je lins ferme ma « bouffarde » 
et en aspirai avec plus d'énergie encore Tâcre et 
abominable fumée. 

Nous atteignîmes le petit plateau des Roches, à 
l'extrémité duquel s'ouvre, à travers la forêt du 
Juré, le chemin qui conduit à Saint-Roch. 

« Je n'en peux plus, Tony, dis-je en balbutiant; 
il faut que je m'arrête.... Je vais m'asseoir là,... 
un peu... à l'ombre,... sous cette roche.... » 

En même temps je lui tendis ma pipe, que 
j'allais laisser choir. 

« Oh! le capon! Tu es pire qu'une fille, tiens! 
Pour quelques bouffées de tabac! » 

Nous nous trouvions devant une excavation que 
je connaissais bien, près d'une grosse roche, sous 
laquelle plus d'une fois j'avais été me mettre à 
l'abri, avec Tony même, et faire cuire des pom- 
mes de terre sous la cendre. 

« Je m'en vais me reposer là.... Je te rejoindrai 
dès que cela ira mieux — 

— Mais là-bas on me demandera de tes nou- 
velles! Le père Vauthier, mes frères 

— Tu leur diras que..., que.... 



40 MES ÂMÎS ET MOI. 

— ...que tu es tombé malade en route? Pour 
qu'ils accourent tous te chercher! 

— Ce..., ce..., ce que lu voudras! 

— Oh! le capon! Poule mouillée, va! » 
Et Tony reprit sa route, pendant que.... 
Mais tirons un voile sur ce triste tableau. 






La leçon me profila : durant toute une année 
j'eus l'odeur du tabac en dégoût et exécration, el 
la vue d'une pipe, même autre qu'une « tête d(3 
Jacob», éveillait en moi comme une vague pani- 
que et de douloureux haut-le-cœur. 

Au bout de ce temps j'eus la malchance de me 
découvrir un sauveur,... oui, un de mes cama- 
rades qui m'avait sauvé la vie; et comme je ne sais 
rien de plus honteux et de plus répugnant que l'in- 
gratitude, je n'osai pas repousser les tentations 
de ce magnanime ami, les bruns trabucos et les 
blonds manilles qu'il m'offrait, et Jean Nicot 
compta un disciple de plus. 

Voici l'histoire. 

Il m'arrivait fréquemment l'été, en quittant le 
lycée, après la classe du soir, et avant de remonter 
chez nous, d'aller me baigner dans notre maigre 



PREMIERS CIGARES. Il 

rivière d'Ornain — si maigre, en effet, qu'on avait 
dû établir un barrage à rextrémité de la promenade 
des Saules, afin de retenir les eaux et d'avoir ainsi 
un endroit où l'on pût se mouiller plus haut que 
le mollet. 

Ce barrage, tout primitif et qu'on haussait et 
baissait, ouvrait et fermait, j'ignore pourquoi, 
vingt fois le jour, offrait pour les apprentis nageurs 
un suprême inconvénient: on n'était jamais sûr 
d'c< avoir pied », même aux endroits que l'on con- 
naissait le mieux. 

Or, un jour que, fatigué de faire la planche, je 
venais d'interrompre cet exercice et essayais de ga- 
gner bord, je m'aperçus, à ma grandissime frayeur, 
qu'on avait fermé ou relevé le barrage, el que j'en- 
fonçais dans l'eau sans atteindre le fond. 

Et en enfonçant, tandis que je m'efforçais d'ap- 
peler au secours et que déjà l'eau faisait glouglou 
sur mes lèvres, au moment même où ma tête allait 
s'immerger et disparaître sous la verte nappe, mes 
regards — les derniers que je promenais au-dessus 
de l'onde sans doute — rencontrèrent mon cama- 
rade Herbelot, Maurice Herbelot, qui, debout sur 
la berge, considérait d'un œil attentif et curieux, 
mais sans s'émouvoir aucunement ni bouger le 



42 MES ÂMlS ET MOI. 

moins du monde, en paisible amateur et prudent 
philosophe, la lutte désespérée que je soutenais 
contre le perfide élément. 

I/Ornain, par bonheur, n'est pas large: 

Un géant altéré le boirait d*une haleine ; 

Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, 

Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots. 

Je me trouvais lout près du bord ; mes doigts 
crispés purent s'agripper à une souche d'arbre 
faisant saillie sous l'eau, et je me soulevai, je me 
hissai hors de ma tombe. 

ce Ouf! Oh!....» 

J'étais encore tout haletant, ahuri, anéanti, lors- 
que Herbelot s'approcha de moi. 

«Eh bien, mon vieux, tu l'as échappée belle! 
Vrai! j'ai bien cru que tu allais y rester! » 
s'écria-t-il, en me contemplant avec intérêt et 
un étonnement non dissimulé. 

Puis il me proposa d'aller quérir mes vêtements, 
qui se trouvaient sur l'autre rive, ce à quoi j'ac- 
quiesçai d'un simple signe de tête, tant je me sen- 
tais encore estomaqué et désemparé. 

Herbelot traversa la rivière en se servant de la 
poutre du barrage comme d'un pont, puis revint 



PREMIERS CIGARES. 45 

bientôt par le même chemin, avec mes effets em- 
paquetés dans ma blouse, et m'aida à me rhabiller. 
« Ah! mon pauvre vieux Cim, quelle secousse, 
hein? Si tu avais pu te voir plonger! Tu soufflais 
et reniflais comme un phoque; tu gigottais, te 
tordais, battais des paupières, ouvrais un bec!... 
Tu en faisais une grimace! 

— J'aurais bien voulu te voir à ma place, toi ! 

— Ah! le fait est que.... Oui, tu as dû boire un 
rude coup tout de même ! répliqua Herbelot. Enfin, 
te voilà sain et sauf, mon vieux! Donne, que je te 
noue ta cravate.... Et ta ceinture à présent,.., où 
est-elle? Ah! elle est restée là-bas. Ne t'en préoc- 
cupe pas, je vais te la chercher.... Là! viens 
maintenant,... prends mon bras. Je te reconduirai 
jusque chez toi. » 

Le lendemain matin, comme je me rendais en 
classe, je fus rejoint, dans la rue de la Banque, par 
deux de mes condisciples, Paul de Guerpont et 
Adrien Baduel, le fils de l'inspecteur d'académie, 
qui, dès l'abord, me parlèrent de mon accident de 
la veille et de la chance que j'avais eue d'être se- 
couru par Herbelot. 

« Il a été efiectivement très complaisant, répondis- 
je; il m'a apporté mes aflaires, m'a aidé.... 



44 MES AMIS ^ET MOI. 

— Comment, complaisant! Tu es modeste, toi! 
interrompit Guerpon t. Complaisant! Quelqu'un qui 
expose ses jours pour loi ! 

— Qui va te chercher au fond de l'eau ! 

— Te ramène évanoui.... 

— Mais je vous assure. . . ! 

— A qui tu dois la vie enfln ! » lança Baduel 
avec une vigueur et une emphase sans réplique. 

J'essayai pourtant de raconter et expliquer l'évé- 
nement. 

a N'exagérons pas! Je vous.... » 

Mais alors ce fut le tour de G uerpon t de s'indigner 
et me rappeler à l'ordre et au respect des services 
rendus. 

« Ce n'est vraiment pas bien de la part de dimi- 
nuer le mérite d'Herbelot, ton sauveur malgré toi ! 

— '■ Malgré moi, certes oui, car j'ignore — 

— Enfin, tu auras beau dire, ilt'a retiré de l'eau ! 
On vous a vus ! On l'a vu s'élancer, plonger, plon- 
ger à plusieurs reprises 

— Oui, tu dois un fameux cierge à Herbelot ! 
interrompit un autre élève, Alfred Diélaine, qui 
arrivait en ce moment. On vient de m'apprendre 
la chose.... 

— Qui donc ? 



PREMIERS CIGARES. 45 

-— Mais tout le monde ! Je suis passé chez Mail- 
lard il y a une seconde, pour acheter un correct ; 
la hoûtique était pleine d'élèves, on ne causait que 
de ça, de ton sauvetage. . . . 

— C'est trop fort ! m'écriai-je. 

— ... du courage d'Herbelot, de sa présence 
d'esprit, de son dévoûment pour toi.... 

— Ah oui ! mon cher ! fit un nouveau survenant, 
René Digeaux. Herbelot a été admirable! Sans lui, 
songe où tu serais ! » 

Jusqu'au professeur, à M. Birglin, qui, dès notre 
arrivée dans la salle, arrêta Herbelot au passage 
pour le féliciter et le congratuler. 

« C'est bien, jeune homme ! C'est beau ! C'est 
noble et grand ! Je tiens à vous exprimer moi- 
même. . . . Oui ! Tu Marcellus cris I « 

Allez donc lutter contre un tel courant de popu- 
larité et de gloire! 

D'ailleurs Maurice Herbelot ne me lâchait plus. 
En me rendant au lycée, en en revenant, dans mes 
sorties, promenades ou excursions des jeudis et des 
dimanches, partout et sans cesse je trouvais mon 
sauveur sur mon chemin. Et c'étaient de sa part des 
prévenances, des amabilités, des gracieusetés, des 
gentillesses à n'en plus finir. Ah! j'ai été soigné. 



46 MES ÂMlS ET MOI. 

choyé et cajolé, je vous prie de le croire; j'ai su ce 
que c'était qu' « un ami véritable » ! 

Un dimanche qu'il y avait fête à l'église Notre- 
Dame, fête de la Congrégation, si je ne me trompe, 
et que ma tante Victorine m'avait bien recommandé 
d'aller la rejoindre aux vêpres, dans le banc de ma 
grand'tante Dommartin, j'avais à peine franchi le 
seuil de notre porte que, crac ! je me jetai dans 
l'inévitable Herbelot. 

« Ah I mon vieux ! mon bon vieux Gim ! Que je 
suis donc heureux N'allais te chercher,justement! 
Regarde, tiens ! » 

Et il tira de sa poche une poignée de cigares. 

« Ce sont des bons, des extra, je t'en avertis; je 
ne les ai pas achetés ; ils viennent de papa. 

— Tu les lui as chipés? 

— Jamais de la vie ! Pour qui donc me prends- 
tu? C'est lui qui me les a offerts. 

— Ah! 

— J'étais second hier en version latine, tu le 
sais bien? 

— Oui, mais je ne vois pas.... 

— Chaquefois que j'ai une bonne place en com- 
position, que je suis dans les cinq premiers, papa 
ouvre sa boîte à cigares et me dit: « Pioche! » 



PREMIERS CIGARES. 47 

— Blagueur! » 

Oh oui! qu'il Fétail, vantard et «blagueur », 
Maurice Herbelot. L'histoire de son intrépide plon- 
geon et de mon sauvetage a dû vous l'annoncer. 

V Puisque je te le dis ! riposta-t-il. 

— Heu ! heu! 

— Demande à papa, si tu ne me crois pas; de- 
mande-le-lui, quand tu le verras ! Il le sait bien que 
je fume! 11 sait bien que je ne suis plus un gamin ! 
Et lui-même m'y autorise, lui-même me tend son 
porte-cigares.... C'est tout simple, entre hommes! » 

Comme, tout en devisant de la sorte, Herbelot 
et moi, nous descendions la côte de l'Horloge, sou- 
dain nous entendîmes courir derrière nous: c'était 
Paul de Guerpont qui nous avait aperçus et nous 
rattrapait. 

« Où allez-vous comme ça? » demanda-t-il. 

Herbelot, en guise de réponse, cligna de l'œil et 
lui exhiba ses cigares. 

(c Bonne affaire! J'en suis! Tu veux bien? 

— Pardi I 

— Mais de quel côté?... 

— Oh! je connais un excellent endroit! 
s'empressa de répliquer Herbelot. Pas loin! Et 
nous ne serons pas dérangés ! 



48 M£S AMIS £T MOf. 

— Où ça? 

— Dans le chantier de planches de Druballe- 
Groulard, sur le port. 

— C'est une idée ! 

— Parfait ! 

— N'est-ce pas, nous serons là... comme chez 
nous! 

— Mieux que chez nous, bien mieux! repris-je 
en riant. Car si, à la maison, j'osais.... 

— Et moi donc ! » s'écria Guerpont. 

Arrivés à destination, nous nous faufilâmes à 
travers les innombrables piles de voliges et d'entre- 
vous rangées le long du canal; une solide planche, 
appuyée dans les interstices de deux de ces piles, 
nous tint lieu de banc; et nous nous trouvâmes on 
ne peut mieux installés pour savourer, à l'abri de 
tous regards, les manilles « extra « de M. Herbelot. 

J'avais fumé déjà plus de la moitié du mien, 
lorsque le carillon des cloches de Notre-Dame vint 
à retentir et me rappela l'engagement que j'avais 
pris vis-à-vis de ma tante. 

« Il faut que je vous quitte ; voilà le dernier coup 
des vêpres. ... 

— Mais non, ce n'est pas le dernier; ce n'est 
que le second, je t'assure ! riposta Herbelot. 




J'avais rumc <Icjb plue de k moilié du 



PREMIERS CIGARES. 51 

— Non, non, c'est bien le troisième, repartis-je, 
j'en suis certain. Je ne veux pas être grondé, je me 
sauve. Adieu ! » 

En me sauvant, je me trouvais dispensé de 
terminer ce cigare superflu, et c'est à cette dispense 
et cette liberté que j'aspirais par-dessus tout. 

Oh ! les manilles extra ! Je crois que c'est encore 
plus traître et plus terrible que les pipes à tête 
de Jacob ! 

J'atteignis néanmoins sans encombre le porche 
de Notre-Dame et je pénétrai dans l'église. L'office 
était commencé — j'avais bien dit que c'était le 
troisième coup ! — et comme le banc de ma grand' 
tante Dommarlin était placé dans la chapelle de la 
Vierge, il me fallait traverser la nef dans presque 
toute sa longueur. 

En m'apercevant, ma tante Victorine esquissa un 
de ces bons et affectueux sourires, comme pour me 
remercier de lui avoir tenu parole. Mais, à peine 
m'étais-je agenouillé près d'elle, qu'elle me heurta 
l'épaule : 

ce Tu as fumé, polisson 1 Je sens cela ! 

— Ma tante, je te jure I 

— Veux-tu bien ne pas mentir ! Tu empestes le 
tabac. » 



52 MES AMIS ET MOI. 

Hélas! hélas 1 A quoi pouvaient .servir mes 
protestations et mes serments, je vous le demande, 
puisque mes yeux papillotaient, mon teint blêmis- 
sait, tout virait et dansait autour de moi. 

c< Ma tante,... j'ai très mal,... murmurai-je, à 
bout de forces. Je m'en vais.... » 

Mais ma tante Toto m'aimait trop pour me 
laisser partir seul en pareil état. Elle se leva, 
me saisit par le coude, et nous défilâmes ainsi 
devant l'assistance entière, moi, tout penaud, 
consterné et défait, un bras ballant, les jambes 
molles et fléchissantes, éprouvant toutes les émo- 
tions, toutes les transes d'un roulis et d'un langage 
impétueux et incessants; ma tante, elle, honteuse 
et indignée de posséder un tel neveu et d'être 
obligée de l'exhiber en public. 






Eh bien, le samedi suivant, pas plus tard, quand 
c< mon sauveur ^), après la classe du soir, me glissa 
dans l'oreille: « Quatrième en histoire et géogra- 
phie, mon vieux ! Il y aura encore des cigares 
demain ! Je t'attendrai sur le canal, au pont tour- 
nant ! » je ne répliquai pas non, j'acceptai le 
rendez-vous et j'y allai. 



PREMIERS CIGARES. 53 

El chaque dimanche, que la composition d'Her- 
belol eût été bonne ou mauvaise, quelle que fût sa 
place hebdomadaire, les cigares paternels ne nous 
faisaient jamais défaut — vraiment il fallait que 
M. Herbelot fût d'une indulgence! Je me le disais 
parfois! — Chaque dimanche, entre messe et 
vêpres, nous nous glissions tous les trois, 
ce mon sauveur », Guerpont et moi, dans le vaste 
chantier de Druballe-Groulard, et, assis bien à 
notre aise entre les piles de planches, commodé- 
ment abrités par elles contre le soleil ou la pluie, 
nous nous aguerrissions contre les nausées du 
tabac, — nous faisions notre apprentissage 
d'hommes. 

Malgré tout mon désir de clore ce chapitre par 
quelque joyeuse et exhilarante réminiscence, je ne 
puis oublier le tragique événement qui eut pour 
théâtre la maison de Maurice Herbelot ; je tiens à 
demeurer fidèle avant tout à mes devoirs d'histo- 
rien impartial, véridique et complet. 

Je n'insisterai pas sur la provenance des ma- 
nilles et Irabucos que Maurice apportait à nos 
réunions dominicales et nous octroyait : il est 
depuis longtemps certain pour moi que ma pre- 



54 MES AMIS ET MOI. 

mière idée élail la bonne, que ces cigares avaient 
été « chipés » à M. Herbelot père par M. son fils. 
Mais il est certain aussi que M. Herbelot, ancien 
capitaine de recrutement, retraité à Popey, était 
un infatigable et enragé fumeur. 

Il avait un autre enfant que Maurice, une petite 
fille de cinq ou six ans plus jeune que nous — la 
petite Emma, qui nous servait de « souffleur » 
quand nous jouions la comédie, — et qui soudain, 
alors qu'elle atteignait sa dixième année, tomba 
dans une maladie de langueur et de somnolence 
inexplicable. Tous les docteurs de la ville, 
M. Nêve, M. Michel, le père Pelletier, le père 
Poussinot — ce plaisant Esculape, qui déclarait 
un jour, à l'issue d'un banquet, qu'un médecin 
sérieux et qui se respecte ne doit consentir à boire 
« à la santé » de personne, — étaient venus la 
voir, l'avaient examinée, auscultée et palpée : ils y 
perdaien t leur la ti n . 

ce Ces douleurs de tête, dont se plaint l'enfant, 
cette accélération des battements du cœur, ces nau- 
sées, ces vertiges,... on dirait un empoisonne- 
ment, un empoisonnement par la nicotine. Elle 
ne fume cependant pas, cette fillette? 

— Vous plaisantez, docteur ? 



PREMIERS CIGARES. 55 

— Mais non, je ne plaisante pas! Êles-vous 
bien sûr...? 

— x\bsolument, docteur, absolument ! Elle ne 
nous quitte pas. Donc, si elle s'amusait à fumer, 
nous nous en serions bien aperçus, sa mère ou 
moi. 

— Quand on examine ses doigts, ses lèvres, ses 
dents, rien ne semble, en effet, indiquer qu'elle 
fume. C'est singulier! » 

Un soir que M. Nêve, sortant de chez un malade, 
passait devant la demeure de M. Herbelot, il vit de 
la lumière aux fenêtres, et, malgré l'heure indue, 
comme il avait annoncé sa visite pour ce jour-là 
et qu'on avait dû l'attendre, il sonna à la porte. 

Ce fut M. Herbelot qui descendit ouvrir. 

La chambre de la jeune fille communiquait 
avec celle de son père, et, par mesure de précau- 
tion, on laissait, durant la nuit, la porte com- 
mune entr' ouverte. 

Près de pénétrer dans la pièce que M. Her- 
belot venait de quitter, le docteur Nêve recula, 
suffoqué. 

« C'est vous qui faites cette fumée-là? 

— Oui, docteur. Comme je vous l'ai dit déjà, je 
souffre d'insomnies, je ne me couche jamais que 



56 MES ABnS ET MOT. 

très lard, vers le malin ; el, pour me dislraire, 
toul en lisant, je fume quelques bonnes pipes...- 
— Avec celle en fanl à côté de vous? » 

Rien n'y fil : il n'élait plus lemps de remédier 
au mal, el la pelile Emma mourul des « bonnes 
pipes » de son papa. 



CHAPITRE IV 



ACTEURS! 



Cette année-là, M. Gigleux, le professeur de cin- 
quième, qui se plaignait depuis longtemps de dou- 
leurs rhumatismales, se trouva contraint, presque 
au lendemain de la rentrée, de résilier ses fonc- 
tions et sollicita sa mise à la retraite. Il fut provi- 
soirement remplacé par le plus âgé des maîtres 
d'étude, M. Mazin. 

En écrivant ce nom, ma main tremble, mon 
cœur se prend à battre plus vite, mes yeux se 
troublent, se ferment à demi, et j'aperçois, comme 
dans un lointain lumineux, mille scènes typiques, 
je vois renaître mille émouvants et inoubliables 
épisodes. 

Pauvre et cher M. Mazin ! Par suite de quelles 
infortunes était-il venu échouer dans notre coin de 
province? D'où sortait-il? Qui était-il? Autant de 



58 M£S AMIS ET MOI. 

questions que je me suis souvent posées plus tard, 
sans jamais arriver à les résoudre. 

Malheureux, besogneux, M. Mazin devait l'être; 
sa mise — ce long manteau à capuchon, ce cafcan 
verdâtre, tout râpé, qui ne le quittait pas de l'hiver, 
même en classe, et qu'il remplaçait l'été par une 
jaquette d'alpaga défraîchie, à reflets roussâtres, 
— le révélait suffisamment. Il était marié, disait- 
on, père d'une ribambelle d'enfants; il avait laissé 
cette smala à Paris ; mais il lui fallait fournir la 
pâtée à tous ces petits becs, la niche à tout ce pe- 
tit monde, et son costume, à lui, s'en ressentait. 

Il pouvait avoir alors de trente à trente-cinq ans. 
Il avait débuté, contait-on, par être acteur, et la 
chose est efiectivement fort probable ; mais rien, 
absolument rien, dans son physique ni son allure, 
ne rappelait cette profession. Au lieu du visage 
glabre, des joues terreuses et bleuâtres, ordinaires 
aux hommes forcés chaque soir de se farder et se 
grimer, il avait un magniQque collier de barbe 
copieusement fournie, toute rousse, et qui frisait 
naturellement; il portait de longs cheveux châtain 
clair, qui tombaient en belles boucles jusque sur 
le collet, toujours graisseux, hélas! de son manteau 
ou de sa jaquette; il avait le front vaste et haute- 



ACTEURS! 69 

ment dégagé, l'œil bleu, luisant et caressant — 
une tête imposante et superbe, une vraie tête de 
Christ. 

Comme on avait reconnu notre faiblesse en fran- 
çais et qu'on cherchait à y remédier, il avait été 
décidé qu'une des classes de la semaine, la séance 
du mercredi soir, serait enlevée au latin et consa- 
crée à une dictée d'orthographe, une revision des 
règles de la syntaxe, et à des récitations et expli- 
cations d'auteurs français. 

C'est grâce à cette modification de programme 
qu'il nous a été loisible de faire connaissance avec 
les écrivains favoris de M. Mazin, d'être initiés 
d'ores et déjà aux beautés de Corneille, de Racine et 
de Molière, à celles de nos contemporains surtout, 
de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Lamartine, 
voire de Casimir Delavigne, qui n'était pas alors 
démodé comme il l'est si injustement devenu de- 
puis. 

La dictée d'orthographe ne durait pas plus 
de dix minutes, et, aussitôt après, la « récitation » 
commençait, la vraie séance s'ouvrait. 

Pour me résumer d'un mot, je dirai que M. Ma- 
zin nous jouait alors et nous faisait jouer la co- 
médie. 



60 M£S AMIS ET MOI. 

C'était charmant, amusant et entraînant au pos- 
sible ! 

Nous avions tout un répertoire de monologues 
et de scènes détachées à deux, trois, quatre, cinq 
personnages, qui s'accroissait chaque semaine et 
alimentait nos... représentations. 

C'était le récit du combat du Cid, les impré- 
cations de Camille, les fureurs d'Oreste, le songe 
d'Athalie; aussibienque la véhémente et éloquente 
prosopopée de la Patrie, au début de Marino Fa- 
liero : 

bien, qu'aucun bien ne peut rendre! 

patrie ! ô doux nom que l'exil fait comprendre ! 

et la célèbre apostrophe de Triboulet, dans le Roi 
s'amvse : 

Je vais donc me venger ! Enfin la chose est prête ! 

et les Fantômes, et la Prière pour tous, et le 
Crucifix. 

C'étaient maintes scènes de Polyeucte et de 
BritannicuSy du Misanthrope et des Femmes sa- 
vantes; mais surtout de Louis XI et des Enfants 
d'Édouardy de Marie Tudor, d'Hernani et de 
Ruy Blas. 



ACTEURS! . dl 

Sauf son penchant pour Corneille, M. Mazin 
avait, il faut bien en convenir, un faible particu- 
lier pour les modernes ; et comme un jour je le 
priais de nous dire le récit de Théramène : 

A peine nous sortions des portes de Trézène, 
11 était sur son char. . . . 

«Oh! c'est bien rococo!» me répliqua-t-il, 
oubliant en ce moment qu'il nous avait déclamé 
lui-même et appris plus d'une tirade de Racine. 

Il fallait le voir déclamer! Il fallait l'entendre! 
Il était admirable. 

Il descendait de sa chaire ou s'y accoudait bien 
d'aplomb, et, avec sa voix chaude, sonore et si 
flexible, tour à tour grave ou enjouée, douce et 
insinuante, ou menaçante et terrifiante, avec sa 
physionomie si mobile et si expressive, ses fronce- 
ments d'yeux, ses retroussements de lèvres, ses 
gestes sobres, si pleins de naturel et d'aisance et, 
à l'occasion, d'ampleur, d'énergie et de majesté, 
il nous tenait sous le charme, en extase. 

Qu'il ait paru sur une véritable scène, appar- 
tenu plus ou moins longtemps au monde théâ- 
tral, la chose pour nous n'était pas douteuse : 
où aurait-il appris toutes ces comédies et ces 



02 MES AMIS ET MOI. 

drames? Mais jamais je n'en ai découvert la 
preuve certaine et palpable, jamais je n'ai re- 
trouvé, par exemple, son nom, son nom de Mazin, 
inscrit sur une liste d'acteurs. Il faut donc admet- 
tre qu'il jouait sous un pseudonyme ; mais lequel? 

C'était, avouons-le, plus pour lui peut-être que 
pour nous, plus pour son plaisir que pour notre 
instruction, qu'il nous débitait ainsi tant et tant de 
morceaux de son immense répertoire. 

Cela est si vrai, qu'il ne se bornait pas aux séan- 
ces réglementaires du mercredi soir, et que la « dé- 
clamation » envahissait peu à peu, illicitement et 
sournoisement, bien des fins de classe les autres 
jours, prenait une demi-heure ici, le lendemain 
trois quarts d'heure, une heure et davantage le 
surlendemain. 

Mais qu'importe ! Que toutes ces belles haran- 
gues fussent pour nous ou seulement pour la pro- 
pre satisfaction et intime jouissance de notre pro- 
fesseur, l'effetn'en était pas moins produit; le but, 
atteint; de hautes et fortifiantes pensées nous 
étaient révélées, et nos maîtres écrivains comp- 
taient des admirateurs de plus. 

ce Allons, mes enfants, il n'est pas la demie : 
nous avons le temps encore de répéter le second 



ACTEURS! 63 

acte de Cinna. Herbelol, levez-vous. Vous ferez le 
rôle de Maxime. Vous, Frussolle, celui de Cinna. 
Moi, je prends celui d'Auguste. N'allez pas trop vite 
surtout, quand viendra votre tour. Je commence : 

Que chacun se retire, et qu*aucun n'entre ici. 
Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. 
Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde, 
Ce pouvoir souverain que j*ai sur tout le monde, 

Cette grandeur sans borne 

» 

* 

De ce qui précède, on conclura sans peine que 
ridée de monter un théâtre et jouer la comédie, 
en dehors de nos heures de classe, ne devait pas 
tarder à nous venir. 

C'est en effet ce qui eut lieu. 

Edme Frussotte fut, il me semble bien, le pro- 
moteur de l'entreprise. Il avait été tellement saisi, 
tellement empoigné — et nous tous aussi, d'ail- 
leurs! — par les éloquentes leçons de M. Mazin, 
qu'il ne parlait plus que de se faire acteur. 

«Oui, dès que j'aurai l'âge, dès qu'on voudra 
me laisser partir, j'irai à Paris, je me présenterai 
au Conservatoire, nous déclarait-il. Et vous verrez! 
vous verrez ! » 



61 MES AMIS ET MOI. 

A l'exemple des comédiens de province et aussi 
de Paris, et de leurs sempiternels : « M'as-tu vu dans 
ce rôle? Ah! mon cher! M'as-tu vu ici? M'as-tu vu 
là ? » Frussolte nous rebattait les oreilles et nous 
assourdissait avec ses : « Quand vous me verrez 
dansZrOMw X/! Ah! quand vous me verrez dans 
Tyrrel des Enfants d'Edouardl Quand vous me 
verrez dans Ruy Blasl Quand vous me verrez...! » 

Par malheur, Frussolte «n'avait pas l'âge» en- 
core. De plus, il était sous la tutelle d'une cousine, 
qui l'avait recueilli à la mort de ses parents, 
Mme Wuillaume, veuve d'un ancien notaire de 
Popey, paisible et pieuse bourgeoise, charitable et 
excellente personne, mais qui, pour rien au monde, 
n'aurait consenti à avoir un neveu « qui monte 
sur les planches », un neveu « histrion et baladin ». 

Aussi avait-elle poussé des cris de stupeur et 
d'effroi lorsque Edme s'était hasardé à lui révéler 
sa c( vocation». 

ccTu feras ce que tu voudras, mon ami! Il est 
évident que je ne peux pas t'empêcher ... Tu es 
libre! Mais je t'en avertis.... Reliens-le bien! Si tu 
as le malheur de te mettre acteur, je ne te verrai 
plus. Ce sera fini! Je te renierai, je te déshéri- 
terai !» 



ACTEURS! 65 

Herbelot aussi parlait de s'engager plus tard 
dans une troupe théâtrale ; moi également, et j'avais 
même déjà pressenti ma bonne grand'mère à ce 
sujet. 

ce Nous avons tout loisir de songer à cela, 
m'avait-elle répliqué, avec son fin el malicieux 
sourire. Tu changeras probablement encore plus 
d'une fois d'avis avant que l'époque de te décider 
soit venue, mon trésor! » 

Quoi qu'il en soit, nous avions monté un 
théâtre chez Maurice Herbelot. La maison 
qu'habitaient ses parents était une des plus vastes 
de notre Ville-Haute, si vaste que la plupart des 
pièces du premier étage restaient inoccupées et 
vides. Mme Herbelot avait bien voulu nous en 
abandonner une, une immense, au fond de 
laquelle une alcôve, avec deux cabinets clairs, 
était ménagée. 

C'est cette alcôve qui servait de scène à notre 
troupe, composée d'Herbelot, de Frussotte, Guer- 
pont, Digeaux et moi. La sœur de Maurice, la 
petite Emma, qui n'avait eu de cesse de prendre 
part à notre nouveau jeu et à qui nous avions, 
comme je l'ai dit, confié le rôle de souffleur, se 
tenait assise, avec le livre ou le texte en main. 



5 



66 MES AMIS ET MOI. 

dans le cabinet de gauche, devant la petite porte, 
laissée ouverte, qui donnait dans l'alcôve. Nous 
entrions sur la scène, nous, les acteurs, par 
l'autre cabinet, qui communiquait avec une 
chambre, dont nous avions fait notre magasin 
d'habillements et d'accessoires et notre « loge » 
commune. 

En face de l'alcôve, chaque après-midi de jeudi, 
des sièges étaient correctement alignés pour le 
<c public », les invités de Mme Herbelot, quatre 
ou cinq vieilles dames du voisinage, dont deux 
sourdes comme des pots, et un vieux monsieur à 
demi aveugle, mari de l'une d'elles, le comman- 
dant en retraite Pierrard, qui, ne sachant que 
faire de leur temps, avaient l'extrême bonté de 
venir applaudir de confiance à nos tirades, et s'y 
morfondre. 

C'est devant cette assemblée d'élite que nous 
débitions le répertoire de M. Mazin, des scènes 
tirées de Corneille, de Racine, de Molière, de Re- 
gnard, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, 
d'Eugène Scribe même. 

Au début, notre émotion se traduisait souvent 
par d'inextinguibles fous rires, et je me rappelle 
encore une représentation du Misanthrope, scène I, 



ACTEURS ! 67 

qui ne put jamais être achevée, tant Digeaux et 
moi, nous nous tordions et nous esclaffions. 

Et puis c'était la toile qui, je ne sais par quel 
sortilège, venait à se dérouler soudain, au milieu 
de nos plus beaux eflets, et nous séparait brusque- 
ment de notre auditoire. Il fallut remédier à ce 
vice de construction ; et, au lieu de manœuvrer le 
rideau horizontalement, de bas en haut et de haut 
en bas, le diviser en deux parties et le mouvoir 
verticalement, du centre vers les extrémités, à 
l'aide d'un cordon de tirage, comme un double 
rideau de fenêtre. 

Il y avait aussi Mlle Coquette, la petite chienne 
d'Emma, qui se refusait absolument à quitter 
sa jeune maîtresse, et qu'on ne pouvait faire 
taire. Dès que nous entrions en scène, elle sautait 
sur nous, et se mettait à japper sans discontinuer, 
aussitôt que nous ouvrions la bouche et entamions 
notre rôle. Herbelol la prit un jour par le cou, mal- 
gré les protestations d'Emma, et alla l'enfermer 
dans le grenier; mais Mlle Coquette faisait un tel 
ramage là-haut, que toute la maison en résonnait. 

c( C'est intolérable! Emma, nous ne pouvons 
pas te garder avec nous, à cause de cette bête-là! 
Va-t'en au jardin avec elle! 



C8 MES AMIS ET MOI. 

— Mais non ! Si vous ne Pagaciez^ pas, elle res- 
lerait tranquille. Elle m'obéit toujours si bien! 

— En voilà la preuve! 

— Peut-on dire ! 

— Elle ne t'obéit pas dii tout! 

— Mais si! C'est vous qui.... 

— Nous ! Nous ne nous occupons pas d'elle, 
nous ne pouvons donc pas l'agacer ! » 

Enfin on décida que, tous les jeudis, l'insup- 
portable Mlle Coquette passerait son après- 
midi dans le pavillon situé à l'extrémité du jar- 
din; et comme cette remuante et bruyante 
petite personne était par-dessus le marché très 
gourmande, on lui adoucit les douleurs de l'exil 
au moyen d'une copieuse et exquise pâtée. 

A plusieurs reprises nous parlâmes à M. Mazin 
de nos divertissements et représentations du jeudi. 
Nous essayâmes même de l'y attirer ; quel succès 
s'il eût accédé à nos instances! Mais, on le com- 
prend de reste, il s'y déroba toujours : ce n'était 
pas là sa place, la place d'un professeur, même 
intérimaire, du lycée impérial de Popey. 

Ce fut d'ailleurs la dernière année qu'il passa 
dans cet établissement. Nous apprîmes, à la ren- 
trée suivante, qu'il ne faisait plus partie du per- 



ACTEURS ! 69 

sonnel; il s'était, racontait-on, embarqué pour 
l'Algérie avec toute sa petite famille, et était allé 
chercher fortune là-bas. La fortune, ai-jesu vague- 
ment, ne lui a pas plus souri là-bas qu'ici, et 
il est mort, m'a-t-on dit encore, mort prématu- 
rément.... 

Cher et excellent Maître, je ne vous ai jamais revu 
depuis ces jours lointains ; jamais je n'ai reçu de 
vous des nouvelles directes etprécises; jamais il ne 
m'a été accordé de vous dire quelle reconnaissance 
je vous ai vouée, quel affectueux, profond et inef- 
façable souvenir j'ai gardé de vous. 

Ces sentiments, jamais sans doute vous ne les 
connaîtrez ; car cette mort, prématurée et incertaine 
il y a trente ans, est devenue aujourd'hui probable 
et normale. 

Mais où que vous soyez, par delà les mers ou au 
delà des espaces célestes, à travers l'infini, j'envoie 
à votre mémoire le plus respectueux et le "plus 
tendre hommage. 

Cher monsieur Mazin! C'est vous qui m'avez ou- 
vert — à moi comme à nombre de mes condisciples 
— les portes de ce palais enchanté des Lettres et de 
l'Esprit humain, vous qui m'avez introduit et fait 
faire mes premiers pas dans le domaine du Beau, 



70 MES AMIS ET MOI. 

du Bon et du Vrai. Aux heures sombres de la vie, 
c'est vers vous que je me suis toujours reporté; ce 
sont toutes les mâles et sagaces pensées, toutes les 
éloquentes et sublimes sentences que vous nous 
aviez enseignées, que j'ai évoquées, qui sont ac- 
courues en foule bercer ma douleur, éclairer mon 
jugement, réconforter mon âme. Pasplusque vous, 
je n'ai su ce que c'était que « faire des affaires » et 
n'ai réussi à m'enrichir; et cependant de quelle 
aisance je jouis grâce à vous, quels trésors vous 
m'avez légués! 

Cher, bien cher monsieur Mazin, du fond du 
cœur, de toutes mes forces, je vous crie : Merci ! 
merci 1 






Avec M. Jamont, professeur de quatrième, la 
déclamation et les brillantes fantaisies à travers le 
monde poétique et romantique disparurent, et nous 
nous retrouvâmes astreints à suivre pas à pas et 
terre à terre le programme ministériel, à nous con- 
former rigoureusement à l'a emploi du temps ». 

Mais Tannée suivante, en troisième, de nouvelles 
éclaircies se produisirent dans notre ciel, et nous 
vîmes renaître nos belles fugues dans l'azur. 



ACTEURS! 71 

Nous étions avec M. Hesnand, qui, lui aussi, 
avait l'amour du théâtre, et qui sûrement se serait 
mis acteur, comme son frère Julien, s'il n'avait pas 
été affligé d'une claudication très prononcée. 

M. Edouard Hesnand, malgré cette infirmité, qui 
datait de son bas âge et provenait de la maladresse 
ou de la brutalité d'une servante, était un élégant et 
gracieux petit homme, toujours rasé de frais, bien 
peigné, frisé, adonisé, superbement cravaté, tiré à 
quatre épingles, — un des « fashionables » de la 
ville. Il était très répandu et ne se faisait pas trop 
prier pour chanter la chansonnette, en sortant de 
table, dans les maisons où il était convié. Il avait 
une jolie voix, mais sans grande vigueur, sans la 
puissance, par exemple, et la vibrante ampleur de 
celle de M. Mazin. 

Il n'allait pas, à la fin de nos séances de classe, 
jusqu'à entonner quelque gai refrain ; non : c'eût été 
trop demander. Il ouvrait un livre, un tome de 
Molière ou de La Fontaine, un recueil de Lamartine 
ou d'Hugo, et nous en lisait quelques pages. C'était 
pour nous une sorte de récréation anticipée et de 
récompense. Il lisait avec art, âme et esprit, faisait 
on ne peut mieux ressortir la valeur des mots et 
toutes les nuances des idées. C'était vraiment un 



72 MES AMIS ET MOI. 

très habile et très agréable diseur, mais un di- 
seur de salon, non, comme M. Mazin, un véritable 
acteur rompu aux planches, possédant toute la sû- 
reté, l'aplomb et la désinvolture que donne l'ha- 
bitude du public, d'un nombreux public. Avec sa 
jambe torte et traînante, ses déhanchements sac- 
cadés, il eût été du reste impossible à M. Hesnand 
de se mouvoir et se démener sur une scène ou es- 
trade sans provoquer le rire. Lui-même tout le pre- 
mier l'avait compris; mais comme il avait dû lui 
en coûter de laisser son frère Julien partir seul à 
la conquête des applaudissements, des « rappels » 
et des lauriers ! 

Stimulés par ces magistrales lectures, nous nous 
remîmes de plus belle à célébrer et massacrer 
Corneille, Hugo et Delavigne sur notre théâtre 
d'occasion, devant les complaisants invités de 
Mme Herbelot. 

Derechef Mme Wuillaume entendit son jeune 
cousin et pupille, Edme Frussotte, lui déclarer 
péremptoirement qu'il voulait être acteur, qu'il 
serait acteur envers et contre tous; et de nouveau 
elle lança contre lui Tanathème : 

ce Je te renierai, tu peux en être sûr! Je te 
déshériterai! » 



ACTEURS ! 73 

Dans son zèle et son feu — feu sacré, ■ — Edme 
avait contracte l'habitude de déclamer à plein 
gosier dans sa chambre, en se postant devant sa 
glace, afin d'observer ses mouvements et l'expres- 
sion de sa physionomie. 11 restait là des heures 
entières à donner de la voix, rouler de la prunelle, 
étendre, hausser ou arrondir les bras, si bien que 
sa cousine n'ignorait rien de ses études et exercices 
et pouvait suivre la marche de ses progrès. 

De plus en plus inquiète, tracassée et angoissée, 
elle résolut de faire auprès de M. Ilesnand une 
démarche qu'elle avait eu jadis envie de tenter 
auprès de M. Mazin. Mais ce dernier était étranger 
à la ville; elle ne l'avait jamais abordé, ne l'avait 
même peut-être jamais vu ; aussi n'avait-elle pas 
osé se présenter à lui et s'immiscer dans son ensei- 
gnement. M. Hesnand, au contraire, était un de 
ses concitoyens, un enfant de Popey comme elle; 
elle le connaissait, et de longue date, ainsi que son 
frère, sa mère, tous les siens. Elle savait qu'elle 
serait courtoisement accueillie par lui, si indiscrète 
et insolite que fût son intervention. 

Un certain jeudi, au moment même où notre 
ami Edme Frussotte était en train de jouer sur 
notre théâtre-alcôve le rôle de Glocester des Enfants 



74 MES AMIS ET MOI. 

(TÉdouard, Mme Wuillaume s'en alla donc traî- 
treusement sonner à la porte de la petite maison 
de la rue des Tanneurs, où demeurait M. Hesnand. 

Introduite près de lui, elle lui exposa sa requête, 
ses griefs. Ne serait-il pas possible de supprimer, 
dans les leçons données à Edme, ces « morceaux 
choisis )>, ces chefs-d'œuvre en vers ou en prose, 
qu'il avait à apprendre? N'était-il pas suprê- 
mement imprudent de lui fourrer dans la cervelle 
tous ces dialogues et monologues, et le pousser 
ainsi dans cette voie?... 

« Une voie où il n'a déjà que trop de tendance 
à s'engager, cher monsieur Ilesnand, mais où 
je serais désespérée... — je vous en demande 
pardon,... j'en demande pardon à votre frère 
Julien!... — désespérée de le voir entrer. Que 
voulez-vous! je suis vieille, j'ai tous les préjugés 
d'une autre époque ...» 

M. Hesnand s'inclina avec déférence. 

« Vers quelle carrière comptez-vous diriger 
Edme? demanda-t-il. 

— D'abord j'ai le plus ferme désir qu'il termine 
ses classes et se fasse recevoir bachelier. Il irait 
ensuite à Paris faire son droit. 

— Pour devenir avocat ? 



ACTEURS ! 77 

• — Ou acheter une étude d'avoué à Popey ou 
ailleurs. 

— 11 n'est cependant pas mauvais, madame^ 
pour un futur avocat, de s'exercer au maniement 
de la parole ; ni même pour un avoué présomptif, 
puisque chez nous, comme vous le savez, les avoués 
ont, en maintes affaires, qualité pour plaider. 
Laissez donc Edme se préparer à cette profession 
que vous lui souhaitez ; laissez-le étudier de son 
mieux et débiter à cœur joie tous ces fragments 
d'ode ou de tragédie, qui vous épouvantent tanl. 
Il n'est jamais dangereux d'apprendre de belles 
choses. Nous n'avons pas à redouter qu'il inter- 
rompe ses classes, qu'il abandonne le lycée par un 
coup de tête.... 

— Ah ! monsieur Hesnand, je n'affirme rien ! Je 
ne suis pas si rassurée que vous, moi, au contraire 1 
Je tremble toujours qu'il ne lui prenne quelque 
foucade et qu'il n'aille s'enrôler dans une troupe 
de comédiens ! 

— Non, madame Wuillaume, non, très certai- 
nement non ! Edme a bien le goût de la littéra- 
ture et du théâtre, mais il se rend compte aussi de 
l'utilité du travail, il a l'amour de l'étude et de 
la science. Il est très bien noté, très sérieux et 



78 MES AMIS ET MOI. 

réfléchi; je n'ai qu'à me louer de lui, et je le 
garantis incapable de commettre cette incartade, 
que vous appréhendez si vivement. 

— Mais si le mal n'est que retardé, objecla 
Mme Wuillaume, si une fois ses classes achevées, 
une fois à Paris, il se détourne de son but.... 

— Pour entrer au Conservatoire? repartit 
M. Hesnand. Il sera trop tard alors, on ne l'admet- 
tra pas. Non, madame, tranquillisez-vous. A Paris, 
si Edme va au théâtre — et il ira souvent, j'en ai 
peur; à la Comédie-Française notamment, — ce 
sera, non pour s'exhiber sur la scène, mais pour 
s'asseoir au parterre ou à l'orchestre, tout simple- 
ment. Croyez-en ma prédiction. » 

Les craintes de Mme Wuillaume ne se réali- 
sèrent pas, en effet : Edme Frussotte échappa au 
démon tentateur. Son droit terminé, il regagna sa 
ville natale, où il est aujourd'hui l'avocat le plus 
en renom. 

Mais voyez l'ironie du destin et la malchance ! 

Quoiqu'il ait satisfait à tous les désirs de sa 
cousine Wuillaume, qu'il lui ail complu en tout, 
pas un liard de sa succession, qui se montait à 
plus de six cent mille francs, ne lui est échu : cette 



ACTEURS! 



7# 



fortune tout enlière, par un de ces hasards si fré- 
quents en matière d'hoirie, s'en est allée à un 
cousin d'une autre branche, un M. Babillon, qui, 
précisément, — pauvre dame Wuillaume! — est 
propriétaire de Timmeuble où se trouve amé- 
nagée la salle de théâtre de Popey-sur-Ornain. 



CHAPITRE V 



SYLVAIN UINNOCENT 



C'était presque toujours le jeudi dans Taprès- 
midi que nous arrivait Sylvain de Géraucourt, 
Sylvain Tlnnocent. Fils unique d'une dame veuve, 
qui était une des meilleures amies de ma tante 
Toto et habitait à Clairfontaine, à quatre lieues de 
Popey-sur-Ornain, dans un très beau domaine 
proche de la route de Saint-Mihiel, il s'était pris 
d'une grande affection pour ma tante et avait fait 
d'elle sa confidente et sa conseillère. 

Je le reconnaissais à son coup de sonnette. 

« Ah ! voilà Sylvain ! 

— Le pauvre garçon! Cours lui ouvrir! « 

De haute taille, le dos un peu voûté néanmoins 
l'œil bleu très doux et toujours comme souriani 
aux anges, la barbe châtain clair, arrondie en 
éventail, naturellement frisottante et très touffue, 

6 



82 MES MIS ET MOI. 

une barbe magnifique qu'on ne pouvait s'empê- 
cher de remarquer dès l'abord et d'admirer, Syl- 
vain, malgré sa simplicité d'esprit, était de robuste 
complexion et d'accorte prestance. Il pouvait avoir 
à cette époque vingt-cinq ou trente ans. 

« Mlle Victorine est là? me demandait-il de sa 
voix timide et caressante. 

— Oui, monsieur Sylvain. Donnez-vous la peine 
d'entrer. 

— C'est que je suis si crotté! J'ai vraiment 
honte,... je n'ose Voyez donc! » 

Et il raclait nerveusement ses semelles sur le 
décrottoir, frappait du talon sur les dalles du cor- 
ridor, s'époussetait, se secouait, s'ébrouait. 

« La route est si mauvaise! Puis j'ai été écla- 
boussé par une voiture » 

Hiver comme été, par la neige, la pluie ou le 
soleil, il faisait toujours à pied le trajet de Clair- 
fontaine à Popey, et je ne sais comment il s'ar- 
rangeait pour cela, mais à chaque voyage, régu- 
lièrement, immanquablement, même en pleine 
canicule, quand les ornières des routes vicinales 
ne contiennent plus que de la poussière, des mon- 
ceaux de poussière blanche, Sylvain, lui, avait été 
<c éclaboussé par une voiture ». Dans quel état il 



SYLVAIN L'INNOCENT. 85 

se trouvait parfois ! C'était à croire qu'il avait 
ramassé sur ses souliers, ses grègues, son dos et 
jusque sur son chapeau toute la boue des che- 
mins ou la vase des mares, sans en laisser miette. 

Après avoir salué ma tante et lui avoir tendre- 
ment pressé les deux mains, il allait s'asseoir de- 
vant la cheminée, s'y blottir, la tête courbée sous 
l'ample manleau de pierre, et en ayant bien soin 
auparavant de glisser un des petits paillassons 
sous ses pieds, de façon à ne pas salir le foyer. 

Ma tante l'interrogeait sur la santé de sa mère 
— de sa maman, comme il disait; — sur les com- 
missions dont elle avait pu le charger pour elle ou 
pour d'autres personnes de la ville — ^c N'oublie 
rien surtout! » — puis lui offrait à goûter. 

« Une tartine de confiture, n'est-ce pas, Sylvain, 
comme d'habitude? 

— Oui, mademoiselle Victorine ; c'est encore ce 
que j'aime le mieux. Et puis un verre d'eau rougie*, 
s'il vous plaît; je boirais bien volontiers, j'ai 
grand'soif. 

— Je vais t'apporter cela tout de suite, Sylvain, w 
Connaissant l'appétit de son hôte, ma tante cou- 
pait dans toute la longueur de la miche un énorme 
chanteau de pain, une tartine quasi aussi grande et 



84 . MES AMIS ET MOI. 

aussi épaisse qu'une boîte à violon, et sur laquelle 
elle étalait un pot de confiture de mirabelles, de 
quoiches (quetsches) ou de groseilles tout entier. 

Après avoir vidé d'un trait son verre d'eau rou- 
gie et l'avoir remis sur la tablette de la cheminée, 
Sylvain se munissait de sa gigantesque tartine, et il 
fallait voir comme il y mordait à belles dents ! 

Assis à l'écart, je le regardais, l'observais avec 
une curiosité et un étonnement qui ne se lassaient 
pas. Cela me semblait si étrange! Un homme de 
cet âge-là, de celte force et de cette taille, avec 
cette barbe de sapeur, manger de la confiture, des 
tartines, comme une fillette ou un bébé ! 

Tout en se chauflant et se séchant, dévorant et 
s'empiffrant, il parlait à ma tante de la vie qu'ils 
menaient, lui et sa mère, au château de Clair- 
fontaine, des plantations qu'on y faisait, des ré- 
parations qu'on projetait. Mais le sujet qu'il se 
complaisait à évoquer, sur lequel il s'étendait le 
plus volontiers et le plus amplement, c'étaient ses 
pérégrinations à travers la contrée, ses aventures 
dans les fêtes et les foires de tous les villages cir- 
convoisins. 

Ces aventures, sans que le pauvre garçon en eût 
conscience, se résumaient toutes en une seule : dans 



SYLVAIN L'INNOCENT. 85 

les auberges, chez les boutiquiers ambulants, mar- 
chands de pain d'épice, de nougat et de sucre de 
pomme, déballeurs de porcelaine et de faïence, de 
coutellerie, d'indienne et rouennerie, partout où il 
s'arrêtait et s'adressait, on exploitait sa naïveté, on 
le grugeait sans miséricorde : voilà ce qui res- 
sortait de plus clair de ses récits. 

« Mais fais donc attention, Sylvain, lui disait ma 
tante. N'achète donc pas ainsi des choses dont tu 
n'as aucun besoin. ... 

: — Oh! aucun! C'est cependant vrai, mademoi- 
selle Victorine. 

— Et sans connaître les gens à qui tu as affaire! 

— Je les connaissais, je les connais très bien, ces 

Péquillot Ils s'appellent Péquillot, vous voyez! 

Je leur avais déjà acheté un joli foulard bleu et 
blanc à la fête de Beaudemont.... Dix-huit francs, 
qu'ils sont venus se faire payer en passant à Clair- 
fontaine.... Même que maman m'a grondé! 

— Et tu recommences ! Un foulard qui ne valait 
sûrement pas quarante sous ! 

— Oh si ! mademoiselle Victorine ! Il était ma- 
gnifique, tout en soie 

— Mais pourquoi l'acheter? Ta mère veille à ce 
qu'il ne te manque jamais rien.... 



86 MES AMIS ET MOI. 

— Olî! ce n'était pas pour moi, mademoi- 
selle Victorine ! C'était un cadeau pour maman, 
précisément, une surprise que je voulais lui faire. 

— Et la surprise, c'a été encore une facture à 
payer ! 

— Oui, mais la dernière foi s, pour les cravates... 

— Tu as encore acheté des cravates? 

— Oui, mademoiselle Victorine,... aux Péquillot 
également;... c'était le mois passé, à la foire à 
Mérancy 

— Tu es incorrigible ! 

— De si gentilles petites cravates, si vous aviez 
vu, mademoiselle Victorine!... Avec le nœud tout 
fait!... Eh bien, maman n'a pas voulu payer. Elle 
a dit aux Péquillot qu'elle les avait avertis, qu'ils 
ne devaient rien me vendre. ... 

— Elle a eu bien raison ! 

— Ils sont partis furieux, en nous lançant des 
insolences.... 

— Tu vois? C'est très désagréable pour ta mère, 
ces choses-là. Tu feras tant, Sylvain, qu'on sera 
obligé de t'empêcher de sortir. 

— Oh ! mademoiselle Victorine! 

— On t'en a déjà menacé, tu le sais bien ? Voyons, 
puisque tu aimes tant ta maman.... 



SYLVAIiN L'INNOCENT. »7 

— Oh oui ! je l'aime bien, mademoiselle! 

— Pourquoi lui désobéir? Pourquoi lui causer 
continuellement de pareils embarras? Voyons, Syl- 
vain, réfléchis un peu! » 

Ma tante lui parlait comme à un enfant, à un 
gamin de mon âge; et ce grand gaillard, taillé en 
hercule et tout barbu, ne savait que balbutier et 
rougir, promettre de ne plus recommencer, de 
ne plus faire de chagrin à sa «maman». 






De temps à autre, une ou deux fois par an, ma 
tante Victorine allait voir sa vieille amie, Mme 
de Géraucourt, et si j'avais été sage, si l'on était 
bien content de moi, elle m'emmenait avec elle. 

Tantôt nous montions dans la carriole de Bi- 
zouard, le commissionnaire de Clairfontaine, qui, 
à notre grand ennui, n'avançait qu' « à tour de 
roues», s'arrêtait dans les trois ou quatre villages 
qu'on traversait, pénétrait dans toutes les auberges, 
et mettait cinq ou six heures pour accomplir ses 
quatre lieues. Tantôt nous profitions d'une « occa- 
sion » : si ma tante apprenait que quelque habitant 
de Clairfontaine était venu à Popey, elle lui faisait 
demander une place dans sa voiture, ce qui était J 



88 MES AMIS ET MOI. 

presque toujours possible, et, dans ce cas, ne se 
refusait jamais. D'autres fois même — et c'était bien 
ce que je préférais — nous nous en allions à pied 
tous les deux, quitte, si Ton se sentait fatigué, à 
s'asseoir sur le talus de la route et attendre la 
guimbarde du père Bizouard. 

Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu Mme de 
Géraucourt venir à Popey. 

Après une existence très accidentée, je crois, bien 
des exaltations, des déboires et des souflrances, 
elle s'était retirée et confinée dans son château de 
Clairfontaine. 

C'était une femme d'une soixantaine d'années, 
d'une taille au-dessus de la moyenne, d'une phy- 
sionomie délicate et fine, aristocratique, sans la 
moindre morgue ni raideur, toujours douce et 
avenante. Elle avait dû être fort belle en son temps, 
et, malgré la maigreur et les rides de son visage, 
cette beauté transparaissait encore et se remar- 
quait. 

Sauf une fille mariée très loin d'elle et qu'à rai- 
son sans doute de cet éloignement, elle voyait fort 
peu, Mme de Géraucourt n'avait d'autre enfant 
que ce malheureux Sylvain, dont Tintelligence 
n'avait pu se développer et demeurait obscurcie. 



SYLVAIN L'INNOCENT. 89 

Celait, à cause même de celte infirmité, son 
préféré : comme toute vraie mère, elle se sentait au 
cœur plus de tendresse, un faible involontaire, 
pour celui que le sort avait déshérité et qui avait 
le plus besoin d'aide et de sollicitude. 

Les bonnes œuvres, les pieuses lectures, la prière, 
maintes pratiques religieuses remplissaient la vie 
de Mme de Géraucourt. Il n'existait pas de cha- 
pelle attenant à sa seigneuriale habitation ; c'était 
à l'église du village que la châtelaine se rendait 
chaque matin pour ouïr la messe, et chaque soir 
pour dire son chapelet et adresser au ciel, à la 
bonne vierge Marie tout particulièrement, quelque 
fervente oraison. 

A pari ces deux sorties quotidiennes et quasi 
réglementaires, Mme de Géraucourt ne bougeait 
pas de chez elle, des trois ou quatre pièces qu'elle 
s'était réservées au rez-de-chaussée de sa vaste et 
imposante demeure. Même quand nous y dînions 
et que ma tante, à la fin du repas, exprimait le 
désir « d'aller faire un tour dans le jardin )^ elle 
ne s'offrait jamais à nous accompagner et confiait 
ce soin à son fils Sylvain. 

Il était immense, ce jardin ; c'était un véritable 
parc, avec pelouses, bosquets, charmilles, quin- 



90 MES AMIS ET MOI. 

conces, belvédères, etc., et qu'un cours d'eau large 
de plusieurs mètres el assez profond par endroits, 
rUzresles, traversait dans toute sa longueur. 

Outre sa fureur de locomotion, ses excursions 
et emplettes dans toutes les foires d'alentour, Syl- 
vain possédait une autre manie, moins coûteuse 
celle-là, mais bien autrement singulière el bizarre. 

II taillait lui-même, ou peut-être — car le 
travail semblait déceler une certaine habileté — 
faisait tailler par quelque maçon de la contrée, 
de minuscules monuments funèbres, des tombes 
hautes comme la main, et les érigeait et les ali- 
gnait sous des sapins, en un coin du parc, qu'il 
ne manquait jamais de nous faire visiter. 

Peut-être, à l'origine, avait-il placé un de ces 
lugubres simulacres au-dessus d'une poupée qui 
lui était chère et qu'il avait enterrée là, s'imagi- 
nant qu'elle était morte — et je crois, en effet, 
me rappeler quelque particularité de ce genre ; — 
puis, par amour de la symétrie, ou sans motit 
même, il avait planté une autre tombe, puis une 
troisième, une quatrième, etc., à côté de la pre- 
mière, et ainsi s'était créé ce cimetière lilliputien. 
— Je ne me charge pas d'ailleurs d'expliquer tout 
ce qui se passait dans la cervelle du pauvre inno- 



SYLVAIN LMNNOCENT. 91 

cent : je me borne à recueillir mes souvenirs et 
raconter ce que j'ai vu. 



* 
* * 



Lorsque éclata la guerre de 1870, Sylvain de Gé- 
raucourt, que sa simplesse d'esprit exonérait du 
service militaire, demeura auprès de sa «maman » 
et modéra de lui-même ses continuelles échappées 
par monts et par vaux. 

Si débile que fût sa raison, il sentait que quel- 
que chose d'anormal, d'inquiétant et de tragique se 
passait; que ces soldats, qu'il apercevait de tous 
côtés et dont il ne reconnaissait pas les uniformes, 
c'étaient des étrangers, c'était l'ennemi. 

« Ne sors pas, tu entends, Sylvain ? >> lui répé- 
tait sans cesse sa mère, toujours tremblante qu'il 
ne lui arrivât quelque accident. 

Il obéissait de son mieux ; mais l'ennui ne tar- 
dait pas à le gagner, les jambes à lui démanger, 
et, tantôt sous prétexte de se promener seulement 
dans le parc, tantôt profitant d'une absence de 
Mme de Géraucourt, de l'heure de la messe ou 
même do la prière du soir, il décampait du châ- 
teau, franchissait la haie de sapins qui entourait 
le domaine et s'en allait errer dans les alentours, 



92 MES AMIS ET MOI. 

revoir ses sentiers favoris, ses sommets de colline 
ou ses combes et ses fonds de forêt de prédilection. 

Il s'en revenait, un soir d'octobre, le long d'une 
tranchée du bois des Fays, entre Clairfontaine et 
Saint-Mihiel, quand il se jeta dans une escouade 
de cavaliers bavarois, qui cherchaient à regagner 
cette dernière ville, occupée par leur brigade, et 
lui demandèrent leur route. 

Une idée de révolte et de vengeance germa sou- 
dainement dans la tête de Sylvain de Géraucourt. 

Au lieu de répondre à ces hommes qu'ils n'a- 
vaient qu'à continuer droit devant eux, il leur indi- 
qua un chemin qui s'ouvrait tout près de là, à 
main gauche, une large « desserte » aboutissant à 
une ancienne carrière. Par suite d'éboulements, le 
profond hémicycle que formait cette carrière s'était 
peu à peu étendu et avait rongé et englobé l'extré- 
mité de cette desserte, c'est-à-dire toute la partie 
en déclive qui permettait jadis aux voitures d'accé- 
der au fond de ce gouffre et d'en remonter. A pré- 
sent le chemin s'arrêtait brusquement, coupé sur 
le sommet de cette falaise haute de quarante mètres. 
Une mauvaise palissade avait bien été, à l'origine, 
plantée sur le bord du plateau; maïs comme à 
tout moment elle était emportée par un nouvel 



SYLVAIN L'INNOCENT. 93 

éboulement, comme du reste ces parages n'étaient 
plus fréquentés par âme qui vive, on avait cessé de 
la remplacer et personne n'y pensait plus. 

Sylvain, à qui tous les coins et recoins de la con- 
trée natale étaient familiers, n'ignorait rien de ces 
détails. 

Quand il eut vu les cinq cavaliers s'engager au 
grand trot dans l'ancien chemin d'exploitation, il 
s'élança derrière eux, à travers le taillis, pour 
tâcher sinon de voir du moins d'entendre ce qui 
allait se passer. 

La nuit était venue, une nuit déjà froide et bru- 
meuse. Les cinq retardataires avaient hâte de ren- 
trer en ville et l'on entendait les sabots de leurs 
montures claquer sourdement, en une rapide ca- 
dence, sur l'herbe de la desserte. Par degrés le 
bruit s'éteignait.... 

Tout à coup une lointaine clameur traversa 
l'espace, deux ou trois cris stridents vibrèrent 

jusqu'aux oreilles de Sylvain Puis plus rien : 

tout était fini sans doute. 

Alors il rebroussa chemin et se prit à courir 
dans la direction de Clairfontaine. 

Comme il atteignait les premières maisons, un 
galop de cheval retentit derrière lui et l'obligea à 



94 MES AMIS ET MOI. 

se ranger contre le talus : c'était un des soldats 
allemands qu'il avait rencontrés tout à l'heure, 
celui même qui s'était avisé de l'interroger et qui, 
cheminant le dernier, avait eu la chance d'échapper 
au précipice. Il allait quérir du secours pour ses 
compagnons, qui, certainement, après un tel plon- 
geon, n'avaient plus besoin que de l'éternel 
repos. Il entrevit Sylvain au passage, le reconnut, 
et aussitôt, mettant sabre au clair, s'élança sur lui. 

Armé de sa grosse canne d'épine blanche, in- 
séparable compagne de ses excursions, Sylvain 
se défendit de son mieux. C'était non seulement 
un intrépide marcheur, mais un gars râblé et 
solide, un rude jouteur, tout idiot qu'il était ; et, 
au bout de quelques passes, l'Allemand recevait sur 
l'avant-bras un coup biais terrible, qui le désar- 
mait et le décidait à prendre le large. 

Le lendemain, de grand matin, un régiment de 
fantassins et un escadron de hussards bavarois 
faisaient irruption dans le village. Malgré les 
supplications et les larmes de Mme de Géraucourt, 
les protestations de tous les notables, de tous les 
habitants de Clairfontaine, Sylvain l'Innocent fut 
arrêté et conduit pieds et poings liés sur un petit 
pont qui se trouvait presque en face de la grille du 




^^^ J^ ^ 



Sylvain se ilûlciidil àc : 



SYLVAIN L'INNOCENT. 97 

château. Ce pont, bizarrement construit en forme 
(l'A, de montieule à pentes très raides, ne pou- 
vait servir qu'aux piétons : les voitures étaient 
obligées de traverser TUzresles à gué, en amont, 
près de l'abreuvoir. 

Sylvain fut attaché au sommet du pont, le visage 
tourné vers le château, et pendant qu'il clamait 
encore : « Maman ! maman ! » il tomba foudroyé 
par les balles allemandes. 

Peu après la guerre, Mme de Géraucourt se 
défit de son château de Clairfontaine et se retira 
dans un couvent de Nancy. Je me souviens d'être 
allé l'y voir une fois avec ma tante Victorine, et je 
l'entends encore nous dire, toute fière, en redres- 
sant sa belle tête pâle, empreinte de tant d'élégance, 
d'aménité et de tristesse : 

c< N'empêche que mon pauvre Sylvain, dont on 
n'avait pas voulu comme soldat, est mort, lui aussi, 
pour la France, sur le champ d'honneur! » 



CHAPITRE VI 



MES DEUX GRAND'TANTES 



Je ne crois pas qu'il ait jamais existé sur terre 
deux personnes plus dissemblables que mes deux 
grand'tantes, Mme veuve Antoinette de Loiscy et 
Mlle Clorindé Dommartin. 

Ma tante Clorindé était grande, longue, maigre et 
sèche ; grave, solennelle, gourmée et compassée ; 
elle avait un teint jaunâtre et terreux, les joues 
creuses, la peau toute sillonnée de rides, une mine 
lugubre, un air de croque-mitaine et de croque- 
mort à la fois. Elle était invariablement vêtue d'une 
étroite robe, d'une sorte de fourreau de mérinos 
noir, et elle avait toujours la tête encapuchonnée 
dans un ample bonnet tuyauté, en tulle noir égale- 
ment, ce qui ne contribuait pas, tant s'en faut, à 
lui égayer la physionomie. 

Elle vivait seule dans un propret petit apparie- 



100 MES AMIS ET MOI. 

ment, au premier étage d'une maison de brique 
voisine du canal, où, chaque semaine, sa nièce, ma 
tante Toto, allait la voir et passait l'après-midi. 
De temps en temps, malgré mes échappatoires 
et mes défaites, Toto m'emmenait avec elle : 
c'était ma terreur que la grand'tante Clorinde, 
un supplice pour moi de rester enfermé des 
deux ou trois heures dans sa chambre, sans autre 
distraction que la vue des rares promeneurs 
errants ou assis sur les bords du canal, du pontier 
manœuvrant le treuil du pont-levis pour livrer 
passage à un bateau, ou encore des nombreux 
canaris jaune d'or, jaune-citron, jauné-paille, vert- 
pomme ou vert-bouteille, que ma grand'tante se 
plaisait à élever. Elle en avait non seulement 
plein une grande volière installée entre les deux 
fenêtres, mais encore dans cinq ou six cages 
pendues ça et là, au-dessus des portes, de chaque 
côté de l'alcôve, jusque dans l'antichambre. 

Un de ces oiseaux était apprivoisé, et, malgré 
l'extrême propreté du logis, vivait en liberté dans 
la pièce. C'était le favori de sa maîtresse, et dès 
qu'il venait à mourir, elle s'empressait d'en dres- 
ser et émanciper un autre. Les trois quarts de la 
conversation roulaient sur le compte de ce « mon- 



MES DEUX GRAND'TANTES. 101 

sieur Fifi «, sur sa gentillesse, sa docilité, sa 
rare intelligence, son incroyable malice. Ma tante 
Clorinde l'appelait : « Petit ! Petit fi ! Mon fifî ! » 
lui offrait du sucre ou du biscuit à becqueter dans 
sa main ou au bout de ses lèvres. Quelle singulière 
figure elle avait alors en avançant et balançant la 
tête, allongeant le cou et arrondissant la bouche! 
Parfois je surprenais un sourire involontaire dans 
les yeux de Toto; elle se retenait pour ne pas écla- 
ter, tant la grimace de notre tante Clorinde était 
drôle. Il me faisait peur, à moi, cet oisillon, et, 
tout en étant très désireux de le considérer de près 
et de caresser ses plumes, je m'écartais, me bais- 
sais involontairement, dès que je le voyais voleter 
vers moi. Et que de fois je me glissais près de Toto 
et la tirais à petits coups par sa robe, pour lui 
indiquer qu'il était temps de lever le siège et de 
nous en retourner ! 

Toujours sérieuse, imposante et sévère, ma 
grahd'tante Clorinde ne m'adressait guère la pa-^ 
rôle, si ce n'est pour me sermonner et me chapi- 
trer. 

« Sois bien sage ! Réponds toujours bien poli- 
ment, tu entends? Ne te mets jamais en colère sur- 
tout! Quel vilain défaut, la colère! Comme c'est 



102 MES AMIS ET MOI. 

laid ! A ton âge, un petit garçon ne doit pas avoir 
de volonté, il n'a qu'à obéir, w 

Je redoutais tellement ces visites et ces mercu- 
riales, que, s'il me prenait fantaisie de vouloir man- 
quer la classe — du temps que je fréquentais 
l'institution du bon M. Forget, — ma grând'mcre 
ou Toto n'avaient qu'à me menacer de me con- 
duire chez ma tante Clorinde, et aussitôt je me 
hâtais, entre deux maux, de choisir le moindre, 
de filer à l'école. 



* * 



Chez ma grand'tanle de Loisey, je n'avais pas 
de sermons à redouter : elle ne me disait jamais 
un mot, ne faisait jamais attention à moi ; les en- 
fants ne comptaient pas pour elle, n'existaient pas. 
Elle ne répondait môme pas au « Bonjour, ma 
tante », que je lui adressais bien respectueusement 
en entrant. Il est vrai qu'elle avait pour cela un 
excellent motif: elle était sourde, mais sourde à ne 
pouvoir presque rien entendre; il fallait lui crier 
dans l'oreille, et bien fort, à tue-lôte, pour qu'elle 
perçût quelques syllabes. On pense si, dans de 
pareilles conditions, la conversation avec elle était 
agréable et facile. 



MES DEUX GRAND^TANTES. 103 

Chez ma tanle Clorinde, quand notre visite se 
prolongeait, je pouvais au moins espérer « avoir 
à goûter », recevoir, comme les habitants de la vo- 
lière, un biscuit ou la moitié d'un échaudé; chez 
ma tante de Loisey, jamais pareille aubaine ne 
m'est échue. Encore une fois, je n'existais pas pour 
elle. Elle n'était pas donnante, en outre, et passait 
même pour très intéressée. 

Je me souviens notamment des visites que ma 
grand'mère et moi lui faisions chaque année, à 
l'occasion du premier janvier. Sur le guéridon, sur 
la cheminée, la commode, partout ce n'étaient que 
boîtes de bonbons et de fruits confits, sacs de cho- 
colats, de fondants et de marrons glacés : tribut 
accoutumé de toute une séquelle de neveux et de 
nièces, de cousins, cousines, arrière-cousins, etc., 
qui guignaient tout ou partie de l'héritage de la 
vieille dame. 

Une fois, entre autres, il y avait sur l'angle 
d'une console, bien en évidence, deux boîtes de 
pruneaux d'Agen, d'énormes pruneaux, métho- 
diquement rangés et tassés, et si appétissants ! 
On aurait cru que ma tante les avait placés là 
tout exprès pour nous faire monter l'eau à la 
boucho. 



104 MES AMIS ET MOI. 

« Ne les- regarde pas tant, me chuchota ma 
grand'mère. C'est peine inutile, va! 

— Ah ! ah ! vous admirez mes pruneaux ! s'écria 
ma tante de Loisey en s'adressant comme de cou- 
tume à ma grand'mère seule. N'est-ce pas qu'ils 
sont magnifiques? Ils m'arrivent d'Agen,... d'Agen 
même. C'est ma cousine Buvignières,... vous savez 
bien, la femme de Léonce Buvignières, le receveur 
de l'enregistrement,... qui me les a envoyés. Un 
bien gentil petit ménage ! Chaque année elle m'en 
expédie autant. Ce sont mes étrennes. Mais cette 
fois-ci ils sont vraiment plus beaux que les années 
précédentes. Voyez donc! Voyez donc! » 

Ma grand'mère, qui n'aimait pas qu'on eût l'air 
de se gausser d'elle, et, avec son franc parler habi- 
tuel, s'entendait fort bien à la riposte, ne se con- 
tenta pas de ce voir >>, comme on l'y invitait, elle 
fit brusquement main basse sur quatre ou cinq de 
ces mirifiques pruneaux, en avala un et m'octroya 
les autres. 

« Très bons! Ils sont très bons, Antoinette! » 
cria-t-elle dans l'oreille de sa belle-sœur, qui de- 
meurait tellement ébahie et consternée qu'elle ne 
songeait même pas a soustraire la boîte a un nou- 
veau pillage. 



i 




r demcunit ébahie. 



MES DEUX GRAND'TANTES. 107 

Physiquement, ma grand'lanle de Loisey était 
de petite taille, mince, mais bien prise encore, 
alerte, gracieuse, enjouée, toujours souriante, 
sémillante et sautillante, malgré ses quatre-vingts 
ans et une légère claudication qui lui était venue 
sans doute avec Tàge, comme sa surdité. Son teint, 
mélange de lis et de roses, ainsi qu'on aurait dit 
au xvni*' siècle, avait une pureté et un éclat tout 
à fait juvéniles, une fraîcheur étonnante. Elle 
aimait le monde, en dépit de ses deux infirmités, 
et la parure, les pompons et fanfreluches, en 
dépit de ses nombreux printemps. 

Je la vois encore dans sa robe de soie puce à 
taille très courte et à manches bouffantes, selon la 
mode du premier Empire, le bas de la jupe garni 
de plusieurs rangs de volants plissés, de falbalas, 
les pieds chaussés de coquets escarpins couleur de 
prunelle, laissant apercevoir la fine broderie des 
bas à jour, et sur le haut de la tête bien dégagée 
un minuscule bonnet, un riche flot de dentelle 
agrémenté de rubans el de fontanges roses ou 
bleus. 






Dans deux circonstances, je crus devoir me faire 



108 MES AMIS ET MOL 

le champion (iemesgrand'lantes,et mal m'en prit, 
comme vous allez le constater. 

Une après-midi de juin, sur les quatre heures, 
je sortais du lycée — j'étais en sixième alors — et 
remontais la côte des Prêtres, lorsque j'aperçus 
devant moi, trottinant de son mieux, clopinant et 
hanckant en cadence, abritée sous une ombrelle 
marquise gorge de pigeon, ma tante de Loisey. 

Juste au moment où elle passait devant l'ancien 
collège transformé en école communale, la porte 
s'ouvrait et les élèves faisaient irruption au dehors. 
Quelques-uns d'entre eux, instruits de la surdité 
de ma parente, s'avisèrent de courir au-devant 
d'elle et de la saluer très bas, en lui décochant 
toutes sortes d'insultes. 

ce Oh! la vieille bête! la vieille coquette! Nous 
nous moquons bien de toi, va! )^ 

Et pis encore. 

Elle, qui ne voyait que les belles salutations, les 
grandissimes coups de chapeau, de bonnet ou de 
casquette, se confondait en remerciements et po- 
litesses. 

« Bonjour, mes petits amis ! Merci bien ! Gomme 
ils sont gentils! Comme ils sont polis, bien élevés! 
Bonjour! Bonjour, mes enfants ! Merci bien ! w 



MES DEUX GRAND'TAJSTES. 109 

Indigné de ce manège et décidé à faire respecter 
ma tante, je m'élançai sur Tun de ces gamins, le 
plus... poli, le meneur de la troupe, et commen- 
çai à l'accabler de coups de poing et à le sabouler 
d'importance. 

« Ah! je t'apprendrai à te moquer de cette dame, 
à profiter de sa surdité.... Attends! Attends! » 

J'étais dans tout le feu de mon courroux et de 
mes exploits, quand je sentis quelque chose m'en- 
trer dans les reins : c'était le bout de l'ombrelle 
marquise. Je me retournai vivement. 

c< Oh ! le vilain ! le polisson ! s'écriait ma tante. 
Se battre comme un portefaix! Veux-tu bien laisser 
cet enfant tranquille! 

— Mais, ma tante, c'est à cause de vous! parce 
qu'ils vous insultaient, ces gamins! 

— Oui, oui, tu as beau te défendre.... Ces 
petits garçons ne te faisaient rien; c'est toi qui 
t'es jeté sur eux, qui as commencé.... Ne nie 
pas : je t'ai vu! Tu es un vilain, un vaurien! 
Je te recommanderai à ta grand'mère, n'aie pas 
peur, je lui conterai tes prouesses, tu peux en 
être certain ! » 

Pour une fois — la seule! — que ma tante de 
Loisey daignait s'apercevoir que j'étais de ce monde 



110 MES AMIS ET MOI. 

el m'adresser la parole, c'élait véritablement jouer 
de malheur! 

Et, bien entendu, à la première visite que nous 
lui fîmes — j'accompagnais ma tanle Toto, — 
elle ne manqua pas de rapporter la chose. En vain 
Toto s'égosillaità lui expliquer ce qui s'était passé: 
impossible! Elle n'en démordait pas : c'était moi 
qui avais commencé, elle l'avait bien vu! • 






Avec ma grand'tante Clorinde Dommartin, ce 
fut plus grave; l'aventure faillit tourner au tragi- 
que et me faire expulser du lycée. 

Entre autres vieilleries et antiquailles que pos- 
sédait ma tante Clorinde — et sa maison en était 
remplie et bondée, — se trouvait un immense pa- 
rapluie, qui, pour être tout à fait grotesque, n'au- 
rait eu qu'à être rouge, bleu ou vert. Peut-être, h 
son origine, en avait-il été ainsi, et l'avait-on fait 
recouvrir; tant il y a qu'il était tout simplement 
noir — la couleur favorite de ma grand'tante, — 
en coton noir, mais d'une longueur et d'une am- 
pleur démesurées, capable d'abriter aisément cinq 
ou six personnes à la fois. Il se terminait, en outre, 
par une énorme poignée de cuivre, qui le faisait 



MRS DEUX CRANDTANTES. IH 

ressembler à une crosse d'évéqne et lui aurait per- 
mis de servir d'arme offensive ou défensive, selon 
roccasion. 

Ma tante Clorinde, qui était cependant la per- 
sonne du monde la plus soigneuse et la mieux or- 
donnée, ayant commis l'imprudence d'oublier à 
l'église, un soir qu'elle sortait de la prière, ce gigan- 
tesque instrument, un farceur demeuré inconnu, 
mais qu'on supposa être le fameux Nono Tous- 
saint, s'avisa de le prendre et d'aller, durant la 
nuit, l'attacher au bras droit de la statue du maré- 
chal Oudinot, sur l'ancienne place de la Mairie. 

Vous devinez l'exhilarante stupéfaction des 
nombreux boutiquiers installés tout autour de 
cette place, quand ils s'éveillèrent le lendemain 
matin et vinrent décrocher leurs volets. 

Il n'existait pas, dans le département tout en- 
tier, deux parapluies comme celui de ma tante, et 
on n'eut pas de peine à restituer ce formidable 
engin à sa légitime propriétaire. L'affaire mena 
grand bruit néanmoins; on s'en gaudit un peu 
partout, et au lycée plus peut-être qu'ailleurs. 

Or, un matin que nous nous en revenions le 
long de la rue de la Banque, à l'issue de la classe, 
j'entendis un de mes condisciples, qui cheminait à 



112 MES AMIS ET MOf. 

quelques pas derrière moi, parler de la « vieille 
demoiselle Dommarlin, de V amusante mademoi- 
selle Clorinde Dommartin ». C'était Adrien Ba- 
duel, le fils de rinspeetcur d'académie ; nouvelle- 
ment débarqué à Popey, il ignorait très certaine- 
ment les liens de parenté qui m'unissaient à la 
susdite vieille demoiselle. 

Il l'avait remarquée à l'église, contait-il; le 
banc qu'il occupait avec sa mère était voisin de 
celui de Mlle Dommartin ; il pouvait l'observer, la 
guigner à son aise durant la messe, et il ne s'en 
privait pas; c'était môme uniquement grâce à ce 
voisinage qu'il réussissait à oublier la longueur de 
Tofûce. Qu'elle était donc comique, cette vieille 
fille, avec son grand chapeau à cabriolet et ses 
grosses lunettes d'acier! Quel étrange effet produi- 
sait cette petite tête au bout de ce long corps, cette 
petite tête toute ronde, avec ce nez pointu comme 
un bec d'oiseau! 

Et de fait, comme si, à force de vivre au milieu 
de ses volatiles, ma grand'tante eût fini par se mo- 
deler sur eux et leur ressembler, elle avait positi- 
vement, dans la forme du visage et la physiono- 
mie, quelque chose de l'oiseau — d'un oiseau 
funèbre, par exemple, d'un oiseau de nuit. 




MES DELX GRAND'TANTES. HZ 

Mais si, en moi-même, je reconnaissais toute 
la justesse de ces réflexions, je n'entendais pas 
qu'un étranger se permît de les formuler en 
pleine rue, à haute et intelligible voix et à ma 
barbe. Je sentais la colère me gagner, l'indignation 
m'aiguillonner et m'enflammer. 

Baduel continuait de mieux en mieux à draper 
et blasonner ma pauvre tante. 

ce Et maniaque 1 Est-elle maniaque! Si vous la 
voyiez! Et quelle mine dolente, quels airs désolés 
et pleurards ! Ah ! en voilà une qui ne doit pas se 
pâmer de rire tous les jours, allez, mais qui ce- 
pendant peut se vanter de me faire bien rire cha- 
que dimanche ! )> 

Soudain je fis volte-face et m'élançai sur l'inso- 
lent. 

ce Ce n'est pas dimanche aujourd'hui, mais c'est 
égal, ris tout de même! Tiens, ris! ris! )> 

Et je lui allongeai en pleine figure deux ou trois 
coups de poing, dont l'un, par malheur, l'envoya 
tomber la tête en arrière sur l'asphalte du trottoir! 

Presque aussitôt je vis accourir M. Baduel, 
l'inspecteur, à qui il prenait souvent fantaisie, 
l'été, de venir se promener aux alentours du lycée 
et de surveiller la sortie des externes. 



1U MES AMIS ET MOJ. 

« Mauvais garnement! 

— Pourquoi insulle-l-il mes parents ? » 

Mais M. Baduel n'était occupé qu'à relever son 
fils Adrien et à étancher le sang qui lui coulait du 
nez. 

L'après-midi, comme j'arrivais au lycée, le père 
Quoniam, le concierge, qui était embusqué sous 
la voûte, devant sa loge, me saisit au passage et 
m'invita à le suivre chez M, le proviseur. 

« M. l'inspecteur est avec lui également », 
m'annonça-l-il chemin faisant. 

Je devinai sans peine de quoi il s'agissait. 

M. Feuilhestre, le proviseur, sa calotte de velours 
noir sur la tête, était assis devant son bureau, en 
face de la porte ; debout, à gauche, près de la che- 
minée, se tenait M. Baduel. 

ce Pourquoi avez-vous frappé ce matin, dans 
la rue, un de vos camarades? » me demanda 
M. Feuilhestre de sa voix terne. 

Je racontai ce qui s'était passé, quels discours 
Adrien Baduel avait tenus rue de la Banque, 
derrière moi ; et, la tête haute, la main étendue 
vers un invisible autel, avec le geste superbe de 
Scipion l'Africain attestant les dieux qu'il a sauvé 
Rome et la patrie, je terminai par cette apostrophe: 



L 




Je raconlii ce qui «était passe. 



MES DEUX GRAND'TANTES. 71 

ce Sachez, monsieur le proviseur, que je ne 
laisserai jamais outrager ma famille! Jamais! !.. » 

M. Feuilhestre me répliqua, toujours sans s'é- 
mouvoir, que je n'aurais pas dû me faire justice 
moi-même ; que c'était le fait des polissons de se 
colleter ainsi au milieu de la voie publique ; que 
si j'avais à me plaindre d'un de mes condisciples, 
c'était à notre professeur, à M. le censeur ou à lui 
que je devais soumettre le différend. Puis il me 
congédia. 

En entrant dans la classe, j'aperçus Adrien 
Baduel à sa place : il ne lui restait de la gourmade 
du matin qu'une tache rouge, un pochon au-des- 
sous de l'œil droit ; le mal avait donc été bien moins 
grave que je ne l'avais craint. 

Mais n'importe! On ne me pardonna pas cette 
brutale façon de soutenir la dignité et de venger 
l'honneur des miens. 

Quant à ma tante Clorinde, à qui l'aventure ne 
tarda pas être rapportée, elle ne me sut aucun gré 
de ma courageuse intervention, de mon dévoue- 
ment chevaleresque : pas plus que sa belle-sœur, 
ma tante de Loisey, elle n'a songé à faire la moin- 
dre mention de moi dans son testament. 



/ 



CHAPITRE VII 



LE PERE COLIBERT 



A M. Félix Alcan. 

A l'époque où la municipalité de Popey-snr- 
Ornain décida d'abandonner le vieux collège, jadis 
créé par Gilles de Trêves, et vota les fonds néces- 
saires pour la construction d'un c< lycée impérial » 
— il y a près de quarante ans, — M. Zéphyrin 
Colibert, chef de l'important pensionnat de Saint- 
Michel, songeait à se défaire de son établissement 
et à goûler un repos longuement mérité. Il venait 
d'atteindre sa cinquanle-cinquième année et de 
compléter ses cent mille francs ; en outre, il avait 
perdu sa femme, sa chère Herminie, huit mois au- 
paravant, et il ne s'était pas remis de cette secousse ; 
il était tout désorienté, affaissé, n'avait de goût à 
rien. 

Mais un pensionnat aussi fréquenté et, parlant, 



120 MES AMIS ET MOI. 

d'une mise à prix aussi élevée que celui-là ne 
trouve pas acquéreur du jour au lendemain, et un 
assez long temps s'écoula avant que M. Colibert 
fût parvenu à ses fins. 

Il venait de conclure le marché, le plus secrète- 
ment possible, afin de ne pas effaroucher les famil- 
les, toujours promptes à prendre l'alarme à tout 
changement, et de ménager ainsi les intérêts de 
son successeur, quand un matin, dans les derniers 
jours de septembre, il vit arriver chez lui M. Baduel , 
l'inspecteur d'académie. La veille même, M. Coli- 
bert était allé lui présenter le nouveau chef de 
l'institution Saint-Michel, M. Théodule Mirandar, 
et solliciter pour celui-ci la même bienveillance, 
le même précieux appui dont M. l'inspecteur avait 
toujours daigné l'honorer, lui, Zéphyrin Colibert; 
il ne laissa donc pas d'être surpris tout d'abord de 
cette visite. Etce fut bien pis lorsqu'il en connut 
le motif. 

« Votre intention, m'avez vous dit hier, est de 
vous retirer dans votre pays natal, à Rembercourt, 
aussitôt que votre successeur sera installé et bien 
au courant de tous les rouages de l'établissement? 

— Oui, monsieur l'inspecteur; c'est, en effet, 
ce que je projette. » 



LE PÈRE COLIBERT. 121 

M. Baduel fit entendre sa petite toux accoutu- 
mée, deux hem I hem I qui précédaient chacune de 
SCS phrases. 

c( Cependant vous êtes dans la force de Tâge.... 

— Oh! monsieur l'inspecteur, je décline, et 
sensihiement; je ne m'en aperçois que trop, repar- 
tit M. Golihert avec un mélancolique sourire. J'ai 
dépassé la cinquantaine.... 

— Mais vous vous portez comme un charme de 
nos bois! Vous avez bon pied, bon œil, mine 
rayonnante et superbe! » 

M. Golihert hocha lentement et tristement la tête. 

« Vous me flattez, monsieur l'inspecteur, vous 
me flattez! Mais... permettez-moi,... je sais ce 
qu'il en est. Depuis le départ de ma pauvre dé- 
funte, voyez-vous, je ne suis plus ce que j'étais, je 
le sens bien ! Je n'ai plus de courage, plus d'entrain, 
plus de forces. . . . C'est comme un coup que j'aurais 
reçu, qui m'aurait assommé. » 

Et le brave homme essuya du bout de son doigt 
une larme qui venait de poindre au coin de son œil . 

« Hem ! hem ! Et c'est dans ces dispositions 
d'esprit que vous allez vous enterrer dans un vil- 
lage? répliqua M. Baduel. Que ferez-vous là-bas? 
Rien, n'est-ce pas? Rien que de ruminer vos cha- 



122 MES AMIS ET MOI. 

grins.... Eli bien, non, monsieur Colibert, il ne faut 
pas ! D'accord avec M. le recteur, je viens vous of- 
frir une chaire au lycée, la chaire de seconde an- 
nexe, autrement dit de deuxième année de fran- 
çais, et vous acceplerez! 

— Moi! au... au lycée! bégaya M. Colibert tout 
ému, ébaubi, les yeux écarquillés. 

— Oui, et avant qu'il soit longtemps, vous rece- 
vrez les palmes académiques, je vous en donne la 
certitude. 

— Oh!!., s'exclama le maître de pension en 
joignant les mains. 

— Je ne pouvais pas, vous le comprenez, vous 
entretenir de cette affaire toute personnelle, tout 
intime, quand vous êtes venu chez moi, hier, en 
présence de votre successeur. Hem ! hem ! Main- 
tenant, voyez, pesez, examinez: l'ouverlure des 
classes du lycée a lieu le 15 octobre; il est indis- 
pensable que je reçoive votre réponse — votre 
acceptation, monsieur Colibert — le i^' au plus 
lard. 

— Bien, monsieur l'inspecteur; oui, je réflé- 
chirai; mais, dès à présent, permettez-moi de 
vous dire combien je suis touché,... combien je 
suis fier d'une offre aussi..., aussi glorieuse.... 



LE rÈr.E COLIDERT. 425 

— Ilcm! lîcm! Au revoir donc, monsieur lo 
professeur! A bienlôt! » 



* * 



Professeur! Professeur dans un lycée du gou- 
vernement! Jamais, depuis qu'il avait conquis ses 
deux brevets — élémentaire et supérieur, —jamais 
M. Zéphyrin Colibert n'avait songé à jeter si haut ses 
vues; jamais l'idée ne lui serait venue qu'il pour- 
rait un jour, lui paysan, fils de paysans, qui n'avait 
jamais fréquenté que l'école primaire de son village 
et l'école normale de son département, frayer avec 
des licenciés, des agrégés, des docteurs, faiie comme 
eux partie d'un môme établissement universitaire, 
être leur égal — presque ! 

Paysan, il Tétait resté, malgré ses trente ans de 
résidence à Popey-sur-Ornain et ses rapports quo- 
tidiens avec la bourgeoisie de ce chef-lieu. Son air, 
son costume et ses goûts ne laissaient aucun doute 
sur ses rustiques origines. 

De taille moyenne, puissamment râblé, le cou 
charnu, renflé, formant bourrelet, un vrai cou de 
taureau, les joues pleines, fermes, toujours soi- 
gneusement rasées et d'un superbe rouge brique, 
les lèvres épaisses et proéminentes, le père Coli- 



124 MES AMIS ET MOI. 

bert, en dépit de ses chagrins et de son âge, et 
conformément aux déclarations de M. l'inspecteur 
Baduel, offrait aux regards une mine toute réjouie, 
épanouie, florissante et éclatante de santé. Il était 
invariablement vêtu d'une longue redingote vert- 
bouteille, d'une sorte de houppelande qui lui des- 
cendait jusqu'aux mollets et laissait à découvert 
un plastron de chemise de grosse toile d'un blanc 
roux, dont le col, relevé et terminé par deux gigan- 
tesques pointes, abritait la moitié de ses rubicon- 
des et massives oreilles et son menton tout entier. 
D'énormes brodequins à lacets de cuir, aux semel- 
les toutes constellées de clous, composaient son 
unique chaussure de ville ; chez lui, dans la pen- 
sion, afin de pouvoir dissimuler son approche et 
mieux surveiller ses ouailles, il portait de simples 
chaussons de petites lisières, des patins, selon le 
mot du pays. 

Ébloui, fasciné, transporté de joie et d'orgueil 
par la proposition si imprévue et si flatteuse que 
venait de lui adresser l'inspecteur, le père Coli- 
bert (ainsi l'appelait-on couramment dans la ville, 
à l'exemple de ses élèves), après un court laps de 
temps pour la réflexion, un délai de pure forme, 
se hâta d'accepter. 



LE PERE COLIBERT. 125 

Et cependant il avait déjà fait recrépir, re- 
mettre à neuf de fond en comble sa petite maison 
de Rembercourt-aux-Pots ; toutes ses dispositions 
étaient prises pour s'en aller là-bas cultiver son 
meix (jardin) et mettre en pratique ses théories 
d'apiculture — une vieille passion qui lui était 
restée ; — et d'avance il s'était réjoui de la douce 
vie qu'il allait mener, de l'indépendance, la pleine 
quiétude d'esprit et le réconfortant farniente qui 
l'attendaient dans ce gentil cottage. Mais être pro- 
fesseur au lycée, alors que l'établissement ainsi 
désigné avait tout l'attrait du mystère, tout le 
prestige de l'inconnu! — ce titre valait bien quel- 
ques sacrifices ; etc'est avec une débordante fierté, 
une triomphante allégresse, que, le 15 octobre, à 
huit heures du matin, M. Zéphyrin Golibert fit son 
entrée sous le porche monumental et tout fraîche- 
ment achevé, éclatant de blancheur, du « lycée 
impérial » et s'installa dans « sa chaire w. 

Comprenant la haute importance de ses nouvelles 
fonctions et tous les devoirs qu'elles lui imposaient, 
il avait, à cette occasion, définitivement quitté sa 
houppelande vert-bouteille et ses souliersde chasse^ 
et arborait une redingote de fin drap noir lustré, 
des escarpins vernis, et même — tant il avait souci 



1!26 MES AMJS ET MOI. 

(le sa dignité! -—une large et éblouissante cravate 
blanche. Ah! cette cravate, ce qu'elle provoqua de 
rires et de lazzi, non seulement de la part des 
élèves, mais de celle des professeurs, des « col- 
lègues » du père Colibert, on s'en souvient encore 
à Popey-sur-Ornain. 

Ce fut au point que le proviseur, le rigide et fri- 
gide M. Feuilhcslre, jugea nécessaire de mander à 
son cabinet M. le professeur de seconde annexe 
et l'engagea discrètement, de sa voix placide, 
quand et quand doucereuse et pateline, à se dé- 
partir de ce cérémonial inutile — tout à fait inu- 
tile, — et à mettre plus de simplicité dans son 
costume. 

« Du moment que monsieur le proviseur m'y 
autorise.... 

— Non seulement je vous y autorise, monsieur 
Colibert, mais je..., je vous en prie ! » 

Les élèves, pour la plupart originaires de la ville, 
petits bourgeois dégourdis, futés, madrés, toujours 
en quête de farces et de vilains tours, sournois et 
ce sans pitié », comme le « fripon d'enfant » du 
fabuliste, n'avaient pas tardé à s'apercevoir de Tin- 
expérience de leur maître, et, par suite, à mécon- 
naître son autorité, à s'affranchir envers lui de toute 



LE PÈRE COLIBERT. 127 

obéissanceet de toutrespect. Ils lui décochaient des 
réponses piquantes, impertinentes, qui déconcer- 
taient tout à fait le vieux magister et le cinglait 
comme d'un coup de fouet. 

« L'algèbre, mes enfants, vous vous plaignez 
que ce soit trop difficile? Mais, à votre âge, je 
savais mes équations du second degré, moi 1 

— C'est que vous aviez de bien meilleurs profes- 
seurs que nous, vous, m'sieu! » 

Lui, au contraire, ne leur parlait qu'avec ja plus 
affectueuse courtoisie, avec déférence presque, les 
traitant avec tous les égards dus, selon lui, à leur 
qualité de lycéens. 

« Monsieur Arnould, auriez-vous l'obligeance 
de réciter votre leçon de géographie? — Voudriez- 
Yous prendre la peine d'aller au tableau, mon- 
sieur Herluison? — Seriez-vous assez aimable, 
monsieur Maginot, pour ne pas oublier de re- 
passer demain les trois derniers paragraphes de 
votre Télémaque'ï » Etc. 

Naturellement, plus il exagérait cette politesse 
et se montrait obséquieux et humble, plus ses 
disciples se moquaient de lui, le ridiculisaient et 
le tympanisaient. 

Habitué à avoir affaire aux petits paysans. 



128 MES AMIS ET MOI. 

gauches, timorés et lourdauds, qui formaient le 
fond de la clientèle de l'institution Saint-Michel, 
M* Golihert ne se reconnaissait plus et commençait 
à se dire que, décidément, toute gloire se paye ici- 
has, et que son titre de professeur allait lui coû- 
ter bien des vexations et des tracas — à regretter 
peut-être de ne pas avoir suivi sa première idée 
et s'en être allé manger paisiblement ses rentes 
dans sa verdoyante maisonnette de Rembercourt. 






Bientôt ce fut une véritable persécution qu'on 
dirigea contre lui, un siège en règle, une guerre 
incessante, acharnée, impitoyable. 

Le premier coup fut terrible. 

On avait remarqué que M. Colibert avait l'habi- 
tude, en arrivant, de déposer son chapeau, un 
superbe tromblon tout neuf, sur le rebord de la 
chaire, et, à la fin de la classe, avant de le remet- 
tre sur sa tête, de le passer circulairement sur sa 
manche, de façon à le bien essuyer et à en lisser 
la soie; puis, étrange manie, celte opération ter- 
minée, il fourrait le poing dans l'intérieur du 
chapeau, comme pour s'assurer que le fond était 
encore solide. 



LE PÈRE COLIBERT. 129? 

Un matin, peu après Touverture de la classe,; 
M. Colibert ayant « prié » un des élèves de ce vour:. 
loir bien » lui apporter son devoir, cet élève — , 
un des moins effrontés et des moins méchants de 
la bande cependant — s'avisa, lorsqu'il eut esca- 
ladé les trois marches de la chaire, de plonger son 
canif dans le fond du chapeau, et vite, de faire 
décrire à la lame un bon demi-tour, presque une 
circonférence entière. 

Quand, la leçon terminée, le professeur prit 
son couvre-chef, et, après l'avoir consciencieuse- 
ment et méthodiquement astiqué sur son bras, 
enfonça le poing, la soupape s'ouvrit, poing et 
poignet passèrent au travers.... Et il fallait voir la 
tête, la bonne tête du père Colibert, pendant qu'il 
tenait son casque ainsi embroché, enfilé comme 
un tuyau de poêle ! 

c< Oh!... » 

C'est tout ce qu'il put articuler. 

Et les rires, les clameurs, hurlements et trépi- 
gnements de joie de MM. les élèves, il fallait les 
entendre l 

L'après-midi de ce même jour, autre mésaven- 
ture. En montant dans sa chaire, M. Colibert fut 
tout surpris de la trouver vide : plus de chaise! 

9 



.150 M£S ÂMlS ET MOI. 

,Et comme il n'y avait que des bancs dans la classe, 
^s bancs-scellés au plancher, force lui fut de de- 
meurer debout durant toute la séance, de deux 
heures jusqu'à quatre. 

Sortir et réclamer auprès du surveillant général 
ou d'un domestique un siège en remplacement de 
celui qui avait disparu, c'est ce que tout autre 
professeur aurait fait; mais lui, il n'osait, et c'est 
précisément sur cette timidité qu'avaient compté 
ses perfides auditeurs. 

Le lendemain matin, la chaise avait, comme 
par enchantement, réintégré sa place; mais à 
peine le pauvre M. Colibert s'y fut-il assis, qu'il 
se releva brusquement en poussant un cri de 
douleur : une demi-douzaine de grandes plumes 
lances, disposées bec en l'air sur le fond de paille, 
lui étaient restées plantées dans les chairs. 
« Messieurs, qui s'est permis...? » 
Mais tous alors de singer Tétonnemenl : 
« Quoi donc, m'sieu?quoi donc? Qu'est-ce qu'il 
y a, dites, m'sieu? » 

Le jour même, à l'ouverture de la séance de 
l'après-midi, une main habile et preste, inconnue 
d'ailleurs, par suite du va-et-vient qui se produi- 
sait toujours au commencement de la leçon, et 




Hii^' cl puiguct pas^reat 



LE PÈRE COLIBERT. 153 

grâce à la foule d'élèves qui assiégeait alors la 
chaire, lui insinua délicatement sur son siège, 
juste comme il s'asseyait, un œuf, un bel œuf 
frais, qui tacha tout le pantalon du pauvre 
homme. 

Pleuvait-il? Son parapluie, soigneusement dé- 
posé tout ouvert sur le parquet, dans un angle 
de la salle, s'éclipsait soudain au moment du 
départ. 

« Messieurs!... Pardon, messieurs!... Veuillez 
attendre.... Quelqu'un de vous, par mégarde, 
n'aurait-il pas.... Une minute seulement, mes- 
sieurs, de grâce!... » 

Mais il avait beau les rappeler, beau implorer, 
la bande infernale s'empressait de déguerpir; et, 
de guerre lasse, il lui fallait s'en aller à son tour 
et se faire mouiller. A la séance suivante, le pa- 
rapluie se retrouvait élendu dans son coin. 

Si, au contraire, le soleil brillait, M. Colibert 
ne manquait jamais de l'avoir sur son pupitre ou 
dans les yeux. En vain il changeait de place, se 
reculait, s'avançait : toujours un agile et frétil- 
lant et insupportable reflet, projeté par une glace 
invisible, venait papillonner sur lui ou devant 
lui. 



154 MES AMIS ET MOI. 

Et les avalanches de boules de neige qui lui 
tombaient du ciel, tout à coup, à un tournant de 
rue ou pendant qu'il ouvrait sa porte ; — les sou- 
ris découpées dans du drap et blanchies à la craie 
qu'on lui appliquait au milieu du dos, sur l'épaule, 
les manches, les mollets, partout où l'on pouvait^ 
— les livres et les cahiers qu'on lui chipait pour 
l'empêcher de dicter les devoirs; — et... que 
sais-je! Chaque jour faisait éclore une nouvelle 
farce. 

Les élèves des autres divisions, instruits du dé- 
sarroi qui régnait en seconde annexe, venaient y 
prendre part à l'occasion et mettre à profit l'insi- 
gne candeur et l'impéritie de M. Colibert. Ceux 
d'entre eux, par exemple, qui, pour quelque mé- 
fait grave, avaient été, durant une séance, mis à 
la porte par leur professeur, au lieu de demeurer, 
selon la règle, plantés à l'entrée de leur classe, 
sous le portique, et d'y attendre le passage du 
censeur ou du surveillant général, se réfugiaient 
dans la classe, la fameuse classe du père Colibert. 

« Vous demandez, monsieur? disait-il dès 
l'abord à l'arrivant. 

— Je suis unnouvemiy m'sieu.... C'est m'sieu 
le proviseur qui m'envoie.... 




le» buulcs di neige qi 



LE PÈRE COLIBERT. 157 

— Ahl très bien, asseyez-vous, mon petit 
ami.... Là, tenez, il y a une place.... Youdriez- 
vous me dire votre nom, je vous prie? j> 

L'intrus aurait répondu : « Tartempion, 
m'sieu ! » ou Mathusalem, Mahomet, Don Qui- 
chotte, Robinson, Dagobert ou Robespierre, que 
Texcellent homme aurait, sans sourciller, inscrit 
ce nom sur son cahier de notes, tant il avait 
confiance. 

Une fois il vit arriver ainsi huit nouveaiix dans 
la même séance. Il ne savait plus où les caser ! 

A la séance suivante, bien entendu, tous 
brillaient par leur absence. 



« 
* * 



A maintes reprises, le proviseur avait fait appe- 
ler M. Golibert pour le semoncer et lui tracer sa 
voie, tâcher de lui inculquer quelques règles de 
discipline. 

« Les classes voisines de la vôtre, monsieur, se 
plaignent du tapage qui se fait journellement chez 
vous. Par instants, il est impossible de s'entendre, 
paraît-il. 11 faut mettre ordre à cela! 

— Oui, monsieur le proviseur, je vous pro- 
mets.... Oui, je leur recommanderai bien.... 



138 MES AMIS ET MOI. 

— Si les recommandations ne suffisent pas, on 
sévit ! Sévissez, monsieur, sévissez ! Il est temps ! » 

De plus en plus impatienté par la mauvaise 
tenue de celte classe de seconde annexe, M. Feuil- 
hestre se montrait de plus en plus strict, minu- 
tieux, grincheux, et ne cessait d'avoir l'œil sur Tin- 
fortuné professeur, de le régenter, gourmander, 
tracasser, tarabuster de mille façons. 

a Ce n'est cependant pas à moi à faire la police 
de votre classe, monsieur! Vous devez le com- 
prendre! 

— Certainement, monsieur le proviseur I Aussi 
je m'efforcerai, croyez-le bien.... Oui, je les tien- 
drai ferme ! » 

C'est au point que chaque fois qu'il voyait entrer 
dans la salle le surnommé Sucemèche, le domes- 
tique chargé de nettoyer les lampes dans les études, 
d'entretenir les feux et de faire circuler le cahier 
d'absences, M. Zéphyrin Colibert, s'imaginant tou- 
jours qu'il venait le prévenir « de passer au cabi- 
net de M. le proviseur après la classe », sentait 
soudain la sueur lui perler sur le front et une 
indicible terreur s'emparer de lui. 

« Ah! Seigneur mon Dieul quoi donc encore? » 
Instruit, dès l'origine presque, de cet état de 



i 



LE PÈRE COLIBERT. 139 

choses, M. Baduel, l'inspecteur, avait, tout comme 
M. Feuilhestre, chapitré le professeur de seconde 
annexe. 

« Hem! hem! un peu plus de vigueur, mon- 
sieur Colibert !... Il ne faut pas craindre de serrer 
la bride à ces garnements.... Vous vous êtes laissé 
déborder.... Hem! hem! Yous qui gouverniez si 
bien votre pensionnat ! 

— Ah ! monsieur Tinspecleur, ce n'était pas 
la même chose, pas les mômes natures! Mes an- 
ciens élèves m'arrivaient de la campagne; ceux-ci 
ont été comme viciés par Tair de la ville; ce sont 
des..., des... démons! Impossible d'en venir à 
bout! » 

Et M. Baduel concluait à part soi qu'il avait en 
tort, grand tort, de dissuader l'ex-chef de l'insti- 
tution Saint-Michel de se retirer dans son village, 
et de lui ouvrir les portes du lycée. 

« Non, ce n'est pas là ce qu'il nous fallait.... 
Hem! hem! le pauvre bonhomme perd la tête!... » 



* 



Brusquement, sous le coup de ces admones- 
tations, M. Colibert changea de tactique et d'un 
extrême tomba dans un autre. La douceur, l'ob- 



140 MES AMIS ET MOI. 

séquieuse indulgence firent place, du jour au lende- 
main, à une intraitable rigueur, h la violence et 
à la brutalité. 

Un matin, l'élève Gaudinot, Je plus mauvais 
chenapan de la classe, s'amusait, selon sa cou- 
tume, à lancer au plafond des boulettes de papier 
mâché; ayant failli atteindre M. Colibert en pleine 
figure, il ne fut pas peu surpris de voir celui-ci 
sauter en bas de sa chaire et se précipiter sur lui, 
l'empoigner par l'oreille et la lui secouer, malgré 
ses larmes et ses cris, de la belle façon, à la lui 
arracher; puis le tirer, le traîner hors de son 
banc et le jeter à la porte. 

Un autre, qui ne réussissait pas à réciter ses 
leçons, et à qui il venait de dire : « Asseyez-vous! 
Vous ne savez rien! » ayant audacieusement 
riposté : « Si je ne sais rien, c'est de votre faute! 
Vous ne nous apprenez rien ! » reçut une vigoureuse 
paire de claques. 

« Voilà au moins qui t'apprendra que je n'ai pas 
la main engourdie, cancre! » 

Il les tutoyait à présent. 

Mais les coups avaient beau pleuvoir, le pli était 
pris et rien n'y faisait. Ainsi, comme on avait 
remarqué que, dans ses fréquents accès de colère. 



LE PÈRE COLIBERT. iU 

il avait l'habitude de s'élancer hors de sa chaire, 
on s'avisa de lui mettre de la poix sur sa chaise ; 
puis, dès qu'il fut assis, de le provoquer, de 
l'asticoter, afin d'avoir le plaisir de lui voir 
emporter ladite chaise collée au fond de son 
pantalon. 

Quelques jours après, c'est dans son chapeau, 
un haut de forme encore tout battant neuf, qui 
avait succédé au malheureux tromblon à soupape, 
que les polissons s'appliquèrent à glisser de la poix. 

Et les plaintes continuaient d'affluer, les mercu- 
riales du proviseur devenaient de plus en plus 
acerbes et véhémentes. 

« Maltraiter les enfants, monsieur! Mais à quoi 
songez-vous? Est-ce que de pareils procédés ont 
cours dans l'université? Vous voulez donc discré- 
diter l'enseignement de l'État, déshonorer notre 
jeune lycée 1 » 

M. Feuilhestre l'avait pris en grippe et le rendait 
responsable de tout le mal. En vain le père Colibert 
affirmait-il, en soupirant et levant les bras au ciel, 
n'avoir jamais, jamais, au grand jamais rencontré 
de pareils élèves, aussi insubordonnés, dissipés, 
fainéants, menteurs, hypocrites, diaboliques.... 

(c Les élèves sont ce que leurs professeurs les font. 



142 MES AMIS ET MOI. 

monsieur », repartait sentencieusement le frigide 
et solennel M. Feuilheslre. 

C'était à devenir fou. Le malheureux finissait 
par ne plus savoir que faire, à quels procédés 
recourir pour mater ces polissons, par perdre 
même la notion précise de ses actes et de ses 
paroles. 

Un élevé qui, pour la vingt ou trentième fois, 
avait omis de lui présenter son corrigé d'hisloire, 
venant un jour s'excuser : « Je n'ai pas eu le temps, 
m'sieu....Ce n'est pas ma faute... », il le happa au 
collet, sans le laisser achever, l'entraîna hors de la 
classe, et, apercevant M. Fcuilhestre au milieu de 
la cour, en compagnie du censeur et de l'aumônier, 
courut droit à lui, remorquant toujours le pares- 
seux gamin. 

(c Monsieur le proviseur, voici M. Morlange.... 
Cet élève ne m'a pas fait un devoir depuis le 
commencement de Vannée I 

— Et vous avez attendu jusqu'à présent, jusqu'au 
mois de mai, pour m'en avertir, monsieur Coli- 
bert? » répliqua M. Feuilhestre, en braquant sur 
lui un regard étonné, empreint de sévérité et de 
mépris. 

C'était lui le coupable, maintenant, toujours lui ! 



LE PEUE COLIBERT. 145 






Les mauvaises notes, les pensums, les retenues 
de jeudi et de dimanche, les claques môme et les 
torgnoles continuaient de grêler sur le personnel 
de seconde annexe, et cela sans le moindre résultat. 
De plus belle on s'acharnait à faire endêver, 
tourner en bourrique le père Gôlibert. Il n'était 
pas de ruses, pas de méchancetés, de cruautés que 
ces garnements n'imaginassent. 

La salle de seconde annexe était très grande; la 
chaire, au lieu d'être, comme dans les autres classes, 
adossée au mur, vis-à-vis des gradins où siégeaient 
les élèves, se trouvait placée isolément au centre 
de la pièce; et, depuis qu'il appliquait le régime 
de la sévérité, M. Colibert avait coutume d'envoyer 
les délinquants s'agenouiller derrière cette haute 
et imposante « cathèdre » de chêne ciré. Derrière 
elle également, il avait pris l'habitude, à partir du 
jour oii M. le proviseur l'avait obligé à mettre 
moins de prétention et de solennité dans son 
costume, de laisser accrochée une vieille redingote, 
qu'il enfilait en arrivant et remplaçait par celle 
qu'il venait de quitter, par sa belle redingote neuve. 
Or l'élève — car il n'y en avait jamais plus d'un 



144 MES AMIS ET KH. 

à la fois — ainsi relégué derrière la chaire, passait 
inTariablement son temps à découdre, à Paide d*uD 
canif, manches, basques, col, tout ce qu'il pouvait, 
de la susdite belle redingote. 

Quand la punition, et, par conséquent. Topera- 
tion, avait commencé à neuf heures et demie ou dix 
heures moins un quart, la sortie ayant lieu à dix 
heures, le mal n'était pas grand; mais si la besogne 
se prolongeait pendant une heure ou une heure et 
demie, malgré la crainte d'une surprise et les dé- 
rangements continuels, la belle redingote envoyait 
de dures. Certain jour, elle se trouva privée de ses 
deux pans, transformée en spencer : M. Colibert 
dut s'en revenir avec l'autre, la vieille, sur son 
dos. 

Et pour comble, ce même jour, il reçut la visite 
de tous les tailleurs de Popey, qui venaient 
à la queue leu leu lui faire leurs offres de 
service. 

« Bonjour, monsieur Colibert. Je vous apporte 
des échantillons pour la jaquette que vous m'avez 
commandée. 

— Vot' serviteur, monsieur Colibert. Je viens 
vous prendre mesure du veston que vous désirez. 

— Monsieur Colibert, j'ai bien l'honneur.,.. 



LE PERE COLIBERT. 145 

C'est donc un pardessus de demi-saison qu'il vous 
faut? Vous voyez, je suis accouru dès que vous 
m'avez fait appeler. 

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! les gredins, 
les scélérats, les monstres ! » 

Il cessa de suspendre sa redingote au dossier de 
la chaire : il la déposa près de lui, sur son pupitre; 
mais alors ce fut bien une autre histoire ! Le plus 
turbulent des élèves et en même temps le plus âgé 
et le plus robuste, le cancre Gaudinot, déjà nommé, 
ayant été « mis à genoux » et ne trouvant plus rien 
à découdre, afin de varier ses plaisirs et ceux de ses 
condisciples, s'amusa à soulever la chaire et la 
renversa sens dessus dessous. 

A ce fracas, aussitôt accompagné d'éclats de rire, 
de miaulements, de croassements, de beugle- 
ments, du plus discordant et épouvantable va- 
carme, M. Babonet, le censeur, qui passait en ce 
moment sous le portique, ouvrit la porte et aper- 
çut M. Golibert engagé à mi-corps sous la lourde 
calhèdre renversée, et s'efforçant de sortir de cette 
boîte et de se remettre debout. Il s'empressa de l'y 
aider, l'épousseta, le frictionna, et, le voyant tout 
congestionné, haletant et endolori, lui proposa de 
le conduire à l'infirmerie, 

*0 



ii6 MES AMIS ET MOI. 

« Merci, monsieur Babonei,... non,... merci 
bien.... 

— Mais comment cet accident est-il survenu? 
demanda le censeur. 

— Ah ! monsieur ! . . . s'ëcria M. Colibert en le- 
vant les yeux au ciel, comme pour implorer grâce. 
Quelle engeance ! Les misérables ! Ah !.. . 

— Mais enfin? 

— Gaudinot? Où est Gaudinot? C'est lui l'au- 
teur de ce..., de..., de la catastrophe, monsieur le 
censeur ! Pour l'empêcher de troubler ses camara- 
des, j'avais été contraint de le placer à l'écart, en 
punition, au pied de la chaire, et c'est lui, le brise- 
tout, le démon.... Je n'en veux plus dans ma 
classe, monsieur le censeur; non! Impossible de 
le garder I 

— Gaudinot, vous entendez? 

— Mais, m'sieu, pas ma faute.... Bien vrai!... 
Ça a basculé sans que..., que..., que je.... 

— Sans que vous y touchiez ? 

— Oui, m'sieu. 

— Gela suffit, mon enfant. C'est moi-même qui 
vous conduirai au séquestre tout à l'heure, dès 
que la récréation sera venue. Nous verrons si ça... 
basculera tout seul! » 



LK PÈRE COLIBERT. Ul 

Et en s'en allant M. Babonet murmurait : '■ 

« Décidément, non, il n'y a plus moyen de le 
conserver! » 

Mais c'était à M, Colibert, et non à l'élève Gau- 
dinot, qu'il pensait. 

Néanmoins tout n'était pas encore fini ce jour-là, 
ce matin de juillet, pour l'infortuné professeur. 

Comme le roulement du tambour venait d'an- 
noncer la clôture de la séance et l'imminente sé- 
questration de Gaudînot, et que les externes se 
hâtaient de dégringoler les trois gradins où étaient 
échelonnés tables et bancs et allaient s'aligner 
sous le portique, M. Colibert surprit l'enragé 
Gaudinot en train de lui tirer la langue. C'était 
le comble! Sa colère déborda; en vain il aurait 
voulu se retenir : indigné, hors de lui, furieux, 
il lança deux retentissants soufflets à l'impudent 
personnage. Celui-ci, aussitôt, de se rouler à 
terre en jetant les hauts cris, de se tordre bras et 
jambes comme si des convulsions l'eussent saisi; 
puis, soudain, plus un mot, plus un soupir, plus 
un mouvement : inerte, les yeux fermés, les lèvres 
mi-closes, le drôle, à l'exemple de la petite Louison 
du Malade imaginaire^ demeurait étendu sur le 
plancher et contrefaisait le mort. 



us MES AMIS ET MOI. 

a l^vez-vous, Gaudinot! Relevez-vous, vovons! » 
clamait le père Colibert en le tirant par le bras. 

Mais ses jambes ployaient, molles et flasques, et 
refusaient de le soutenir; sa tête s'inclinait sur 
son épaule; tout son corps s'affaissait et retom- 
bait.. •• 

« Il Ta tué! Il Ta tué! A Tassassin! se mirent à 
vociférer les élèves. Au secours! A l'assassin! Il a 
tué Gaudinot! » 

Et tous de s'élancer dans la cour. 






11 les suivit; tète nue, l'œil hagard, les cheveux 
en désordre, il s'enfuit, effaré, affolé, tout fris- 
sonnant et pantelant, hors de ce lieu maudit. 

« Tué?... J'ai tué.... Voilà que je tue mes élè- 
ves! bégayait-il. Moi..., moi... un assassin! » 

Sa servante, eu le voyant arriver dans cet état, 
l'aida à se déshabiller et à se mettre au lit et en- 
voya quérir le médecin. Une fièvre intense, ac- 
compagnée de transports au cerveau et d'accès de 
délire, s'était déclarée. 

Le lendemain la folie éclatait, furieuse, terrible, 
et il fallait conduire à l'asile de Fains M. le pro- 
fesseur de seconde annexe, le pauvre pèreCoUbert, 



LE PÈRE COLIBERT. 149 

Il y mourut trois semaines après, le jour même 
qu'avait lieu la distribution des prix dans ce 
même lycée, où, dix mois auparavant, il était en- 
tré tout rayonnant et triomphant, comme s'il fût 
monté à un Capitole, et d'où il avait été précipité, 
comme du haut d'une roche Tarpéienne, accablé 
d'outrages, abreuvé de dégoûts, le cœur tout 



meurtri et saignant. 



CHAPITRE VIII 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES 



C'est à Toccasion de ma querelle avec Maxime 
Lombard que le club des Mousquetaires fut fondé 
au lycée de Popey-sur-Ornain. 

Il est inutile que je vous conte à quel propos et 
depuis combien de temps Maxime Lombard et moi 
étions devenus ennemis ; qu'il vous suffise de sa- 
voir qu'au mois de mai 18.., cette haine flambait 
dans tout son plein et que la bataille, pugilat ou 
corps à corps, était imminente. 

Ni l'un ni l'autre, nous n'étions plus des enfants : 
Lombard, qui avait quitté le lycée aux vacances 
précédentes, pour entrer comme clerc chez maître 
Gerbillat, le notaire de la rue du Cygne, devait ap- 
procher de bien près de ses dix-seîpt ans ; et moi, 
encore sous la tutelle universitaire, je n'avais 
qu'une année de moins que lui tout au plus. 



152 MES AMIS ET MOI. 

En prévision de celle lullc, et par une juste dé- 
Qance de lui-même et de ses forces, mon adversaire 
s'était avisé de faire appel à quelques-uns de ses 
camarades et de les exciter contre moi. J'avais été 
amené ainsi à chercher du renfort de mon côté, et 
ce fut à Paul de Guerpont, un de mes condisciples 
et de mes intimes, que je m'adressai tout d'abord. 

Je ne pouvais mieux tomber. Guerpont était non 
seulement un robuste gaillard, le plus grand et le 
plus fort de toute notre classe, c'était aussi un 
enragé liseur, un admirateur passionné de Waller 
Scott, de Fenimore Gooper et d'Alexandre Dumas. 
Il accueillit mon projet avec enthousiasme. 

« Parfait I Mais certainement ! Une association 
de défense commune : pour toi comme pour 
d'autres, voilà ce qu'il nous faut. « Tous pour un, 
un pour tous ! » La devise des Monsqmtaireê ! C'est 
cela, hein? C'est ce que tu veux aussi? Laisse-moi 
faire.... Patiente seulement jusqu'à jeudi,... jeudi 
matin, après la leçon de dessin,... et tu verras! » 

La société des Mousquetaires existait-elle déjà 
dans sa tête, pu bien l'idée de la créer lui vint-elle 
tout à coup, comme un éclair de génie, une inspi- 
ration divine, au moment où je lui fis part de mon 
embarras? Tant il y a que le jeudi suivant, à l'heure .^ 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. i5o 

dite, dix heures et demie du malin, Guerpont 
m'emmena derrière le lycée, et que nous trou- 
vâmes deux de nos condisciples, Alfred Diélaine et 
Maurice Herbelot, qui nous attendaient près de 
récluse du canal. 

« Tous pour un, un pour tous! articula mysté- 
rieusement Guerpont dès l'arrivée, en guise de sa- 
lutation. 

— Un pour tous, tous pour un ! ripostèrent en 
cœur et non moins gravement Herbelot et Diélaine. 

— Vous savez tous les trois ce dont il s'agit? con- 
tinua Guerpont. Venez : nous allons procéder aux 
formalités indispensables.... Suivez-moi! » 

Ses parents possédaient à peu de distance de là, 
en contre-bas du chemin de halage, un jardin 
d'agrément avec petit bois et maisonnette. Il nous 
conduisit dans cette propriété, nous fit pénétrer 
dans la maisonnette, et, afin sans doute de don- 
ner plus de solennité à l'acte « indispensable » qui 
allait s'accomplir, il referma la porte derrière nous 
et laissa clos le volet de l'unique fenêtre, en sorte 
que nous nous trouvions plongés dans une com- 
plète obscurité. Il nous rangea autour d'une table 
rustique à demi disloquée, que nous avions entre- 
vue en arrivant, puis soudain se ravisa. 



154 MES ÂHIS ET MOI. 

c< Attendez! attendez ! » fit-il. 

Nous perçûmes le frottement d'une allumette, et 
bientôt la jaunâtre lueur d'un bout de chandelle 
oublié sur la cheminée éclaira la scène. Guerpont 
fixa ce luminaire dans le goulot d'une bouteille, 
qu'il apporta au milieu de nous et déposa sur la 
table; puis il planta tout à côté, dans les ais 
vermoulus, un affreux couteau de cuisine tout 
rouillé. 

a Nous allons jurer sur ce poignard, déclara-t-il 
alors d'une voix caverneuse et terrifiante, d'être fi- 
dèles 5 notre devise. Mais auparavant, s'il en était 
un parmi vous qui ne se sente pas assez d'intrépi- 
dité dans l'âme, qui ne se reconnaisse pas prêt a 
tout souffrir et tout braver, tout absolument, pour 
le soutien de nos droits et la défense de notre 
ligue, que celui-là n'hésite pas, il en est temps 
encore!... Nous ne voulons forcer personne, n'est- 
ce pas ? 

— Non ! non ! 

— Qu'il se retire! Nous ne lui demandons que 
de s'engager sur l'honneur à ne rien révéler de ce 
qu'il a vu et entendu ici. » 



Et comme aucun de nous ne bougeait : 



O' 



« Vous avez bien réfléchi? Prenez ffarde! nous 



b' 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 155 

serons sans pitié pour le parjure! sans pitié pour 
les traîtres ! ! ! » 

Nouvelle pause. 

(c Ainsi vous êtes fermement résolus tous les 
trois à faire individuellement abnégation de vous- 
mêmes, et à vous unir dans une commune pensée? 

— Oui! 

— A fonder le club des Mousquetaires et pren- 
dre pour devise: « Tous pour un, un pour tous»? 

— Oui ! oui ! 

— Étendez la main, — la main droite! » 
Quand nous eûmes un à un d'abord, puis tous 

ensemble, prononcé le terrible serment, Guerpont 
nous annonça qu'il fallait, sans désemparer, s'oc- 
cuper de notre « baptême ». 

En raison de son allure martiale, de ses airs de 
tranche-montagne, aussi bien que de son origine 
gasconne — sa mère était une demoiselle Gastayrac 
de Mont-de-Marsan, — Herbelot reçut tout natu- 
rellement le nom de d'Artagnan; celui d'Aramis 
fut attribué à Diélaine, qui portait de longs che- 
veux plats et avait les manières discrètes et onc- 
tueuses d'un prélat ; Guerpont, avec sa haute 
stature, ses biceps saillants et ses bonnes gros- 
ses bajoues, était tout indiqué pour succéder à 



156 MES AMIS ET MOI. 

Porthos; moi, je n'avais plus à choisir, j'héritai 
d'Athos. 

Maintenant donc, grâce à l'ingéniosité et à l'ini- 
tiative de mon ami Guerpont, j'avais des partisans, 
moi aussi, des troupes à opposer à celles de 
Maxime Lombard. Je ne sais, à ce propos, où celui- 
ci était allé recruter les siennes, d'où sortait cette 
séquelle de vauriens, de mandrins et de malabreSy 
comme on dit chez nous, qu'il traînait sans cesse 
après ses chausses; mais sûrement il avait dû 
choisir la fine fleur de tous les polissons de la 
ville. 

Comme il était retenu toute la journée à l'étude 
de M. Gerbillat, etque j'avais, moi, en rentrant du 
lycée, mes devoirs à faire et mes leçons à appren- 
dre, ce n'était guère que le soir, vers les huit heu- 
res, que nous nous rencontrions. 

A la fin de mai ou au commencement de juin, 
le jeudi qui précède la Pentecôte, pour préciser, 
s'ouvre la grande foire de Popey, une foire qui, 
avec tous les renouvellements d'autorisations et 
les prolongations accordées aux bateleurs et mar- 
chands, dure trois bonnes semaines. En temps nor- 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 159' 

mal, les distractions n'abondent pas à Popey, tant 
s'en faut! Aussi cette « foire de mai » est-elle atten- 
due par tous les habitants, riches ou pauvres, vieux 
ou jeunes, jeunes surtout, avec une impatience 
aussi ardente que légitime. 

Il fallait que j'eusse été bien désobéissant, que 
j'eusse commis un bien grave méfait, pour m'en- 
tendre dire par ma grand'mcre ou ma tante Toto : 

<c Nous ne t'emmènerons pas à la foire ce soir. 
On te laissera à la maison, vilain garnement! On 
ne peut pas jouir de lui! Nous qui justement nous 
proposions de le conduire aux Franconi ! Oui, une 
surprise qu'on voulait faire à monsieur! Ah! cela 
tombe bien ! » 

A présent que j'étais d'âge à sortir seul, je n'at- 
tendais plus que ma grand'mère ou ma tante fus- 
sent disposées à aller contempler les chevaux de 
bois ou les montagnes russes, écouter la parade 
du «Palais des Merveilles», des «Nouveaux Jeux 
icariens », du « Général Tom-Pouce » ou de la « Fa- 
mille Lamberti » , voire à me mener à une représen- 
tation du cirque Loyal, autrement dit aux Fran- 
coni : mes devoirs à peine terminés, bâclés, je dé- 
gringolais la Grand'Rue et la côte de l'Horloge, et 
j'accourais sur la place Reggio, sur le champ de 



460 MES AMIS ET MOI. 

foire. Mais à dix heures, lorsque les puissantes vo- 
lées de la grosse cloche de la Tour annonçaient le 
couvre-feu — qui, à l'occasion de la fête foraine, 
sonnait une heure plus tard que de coutume, — il 
me fallait m'arrachera ce lieu de délices et rentrer 
dare-dare au bercail : on ne m'accordait que dix 
minutes de grâce. 

C'était sur cette place Reggio, anciennement de 
la Mairie, entre les quatre rangées de boutiques en 
planches ou autour des baraques et ce entre-sorts» 
des saltimbanques, somnambules et montreurs de 
phénomènes, que nous nous croisions chaque soir. 
Lombard et moi, escortés l'un et l'autre de nos gar- 
des du corps. Quels coups d'œil menaçants on se 
décochait au passage ! Quels ricanements pleins de 
mépris ! Comme on haussait superbement les épau- 
les ! Avec quelle arrogance on se toisait, on se sif- 
flotait ou se chantonnait au nez I 

La collision était inévitable, la guerre effective à 
la merci du moindre incident. 

Elle éclata par un soir d'orage, alors que les 
éclairs de plus en plus rapprochés, et les coups de 
vent qui secouaient les planches des baraques et 
les toiles des tentes, nous avertissaient qu'il était 
prudent dç déguerpir du champ dç foife, sans 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 161 

attendre les sonores appels de la cloche, et de 
regagner au plus tôt nos pénates. 

J'arrivai au bas de la côte de l'Horloge, flanqué de 
mes trois acolytes et suivi, à quinze ou vingt pas, 
comme par une meute de roquets, par Lombard et 
sa bande. 

« Veux-tu que nous tereconduisionsjusque chez 
toi? » me demanda Porthos-Guerpont. 

Je refusai crânement. 

ce Inutile, va! Ils ne broncheront point. 

— Pas sûr, fît Aramis. En te voyant seul.... 

— Ils sont parfaitement capables, ces pierrots-là, 
de profiter de notre absence pour tomber sur toi, 
acheva d'Artagnan. 

— Mais nonl N'ayez crainte ! Allons, je ne tiens 
pas à êlre mouillé ni à ce que vous le soyez non 
plus.... Quittons-nous! A demain I 

— Eh bien, puisque tu le veux! Bonsoir, Athos ! » 
Je pressai les trois mains tendues vers moi, et, 

laissant mes frères d*armes continuer leur route 
par la rue des Juifs, je commençai, toujours suivi 
à distance et épié par l'ennemi, à gravir la côte de 
l'Horloge. 

Au piedde cette côte, à chacun des angles qu'elle 
forme, d'une part avec la rue des Juifs, de l'autre 

11 



162 MES AMIS ET MOI. 

avec la rue Oudinot ou de Savonnières, se trouvait 
alors, et se trouve encore aujourd'hui, je crois 
bien, une boutique de boulanger. Ces boutiques, 
qui, du côté de la rue, occupaient le rez-de-chaus- 
sée, étaient naturellement en sous-sol sur la côte. 
L'une d'elles, celle de gauche — la boulangerie 
Duval-Géminel, comme le marquait l'enseigne, — 
se terminait par un vaste fournil ressemblant à 
une cave, dans lequel, lorsqu'on montait ou des- 
cendait la côte, le regard plongeait librement par 
une très large fenêtre percée presque à ras de terre. 
Juste au-dessous de cette fenêtre, qui, ce soir-là, à 
cause de l'orageuse température sans doute, était 
grande ouverte, s'étendait le pétrin; et, à mesure 
que j'avançais, les han ! han ! du mitron m'ar- 
rivaient plus distincts, et j'apercevais, à la lueur 
d'une lampe fixée au mur, une tête enfarinée 
et des épaules nues qui se courbaient, se 
relevaient.... 

Soudain je me sentis agrippé par derrière. D'un 
bond, je me retournai, je m'élançai sur mon agres- 
seur, le saisis à bras-le-corps, le renversai.... 

Et en même temps qu'un effroyable coup de ton- 
nerre ébranlait les vitres avoisinantes, nous rou- 
lions. Lombard et moi, par la fenêtre du fournil et 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 163 

tombions, entraînant la lampe avec nous, au beau 
milieu du pétrin. Floc! 

Lombard se trouvait sous moi. Je me relevai 
bien vite.... Le mitron, probablement saisi d'effroi, 
avait disparu dans la bagarre.... Je me hissai jus- 
qu'à la fenêtre.... Je ne ressentais aucune douleur, 
et je tendis la main à mon adversaire pour l'aidera 
se redresser et à me rejoindre, opération qui s'ef- 
fectua en un clin d'œil, malgré l'ample et épaisse 
chape de pâte que Lombard emportait collée à son 
dos. 

Alors, tout en nous esclaffant comme des fous et 
nous secouant, semant des lambeaux de pâte sur 
notre piste, nous prîmes nos jambes à notre cou et 
rattrapâmes bientôt les compagnons de Lombard, 
qui s'étaient bellement sauvés en voyant notre 
mésaventure, et nous attendaient au sommet de la 
côte de l'Horloge. C'est laque, séance tenante, nous 
signâmes la paix : nous avions trop ri et nous 
riions trop encore pour ne pas être désarmés. 

Et comment vous peindre notre stupéfaction et 
nos redoublements d'hilarité surtout, quand, le 
lendemain, nous lûmes dans le journal de l'en- 
droit, la Vigie de Popey-sur-Ornain, Echo du 
Barrais el des pays limitrophes^ au milieu d'un 



164 MES AMIS ET MOI. 

article de la chronique locale, intitulé « l'Orage 
d'hier », les lignes suivantes : 

.... c< Un accident bien moins grave, mais bien 
autrement surprenant, s'est produit rue de Savon- 
nières, dans la boulangerie de M. Duval-Géminel. 
Quelques minutes avant dix heures, au moment 
où éclatait ce violent coup de tonnerre que tout le 
monde a remarqué, le sieur Justin Belfontaine, 
garçon boulanger au service de M. Duval, se trou- 
vait dans une arrière-pièce, occupé à préparer sa 
fournée et pétrir la pâte. Après avoir renversé une 
lampe-applique et descellé une des fret tes de fer 
destinées à maintenir le pétrin, le fluide électri- 
que, qui avait pénétré par la fenêtre, a projeté le 
sieur Belfontaine à plus de huit mètres de dis- 
tance, jusque devant le comptoir de la boulangerie, 
où cet honnête serviteur est demeuré étendu, privé 
de connaissance durant plus d'un quart d'heure. 

« Par une de ces singularités, un de ces inex- 
plicables et capricieux phénomènes dont le feu du 
ciel est coutumier, la pâte préparée pour la cuis- 
son a presque tout entière disparu du pétrin : elle 
a été comme enlevée en bloc, d'un seul coup, puis 
semée aux abords de la boulangerie, et même tout 
le long de la côte de THorloge et jusqu'au sommet, 



LE CLUB DES MOUSQUETAIRES. 165 

OÙ ce malin encore on en retrouvait des traces 
manifestes. » 






Maxime Lombard ne tarda pas à entrer — et 
avec le surnom de vicomte de Bragelonne — dans 
ce club des Mousquetaires, qui avait été imaginé et 
instauré contre lui. 

Mais, de belliqueuse qu'elle semblait devoir être, 
notre association se fit toute pacifique et ne fut plus 
jamais qu'un prétexte à parties de plaisir dans le 
jardin de Guerpont, à promenades, excursions, 
rendez-vous de pêche ou de chasse dans toute la 
campagne environnante. 



CHAPITRE IX 



RIRI ET NONO 



Le capitaine Briquette mourut aux approches de 
la soixantaine, en laissant trois enfants, deux filles 
qui achevaient de coiffer sainte Catherine, et un 
garçon tard venu, un bambin de huit ans, le petit 
Henri. Mme Briquette, qui était atteinte d'une 
maladie de foie, ne tarda pas à rejoindre son mari, 
et le gamin resta ainsi à la charge de ses sœurs, 
dont il était depuis sa naissance l'idole, l'amuse- 
ment et le tyran. 

La fortune des demoiselles Briquette était des 
plus modiques ; aussi n'avaient-elles pas attendu 
la mort de leurs parents pour chercher du travail 
et gagner leur vie. L'aînée, Mlle Alphonsine, qui 
possédait « un joli talent » de musicienne, avait 
trouvé des leçons de piano dans plusieurs pen- 
sionnats de Popey et chez quelques particuliers, et 



168 MES ÂHIS ET MOI. 

Mlle Charlolte, la cadette, à qui incombaient déjà 
les soins du ménage, s'était mise à border et piquer 
des corsets pour une fabrique de la ville. Comme 
leurs goûts étaient modestes, leurs toilettes toutes 
simples, elles p<arvenaient sans trop de peine a 
tenir leur rang et à élever leur jeune frère, leur 
Riri, comme elles l'appelaient. 

Au lieu de postuler son admission au Prytanée 
de la Flèche, ainsi qu'on le leur avait conseillé, 
elles s'étaient obstinément refusées à se séparer de 
lui, et, aussitôt sa première communion faite, 
l'avaient mis externe au Ivcée. 11 était de deux ans 
plus jeune que moi et se trouvait dans une classe 
inférieure à la mienne. Je ne le voyais guère d'un 
peu près que le jeudi, à la leçon de dessin d'imi- 
tation, qui avait lieu de neuf à dix heures, et 
était commune aux trois classes de la division de 
grammaire : sixième, cinquième et quatrième. 

11 était de très petite taille, le plus petit de nous 
tous. 11 avait de beaux yeux noirs pétillants de ma- 
lice et d'audace, des cheveux de jais, naturellement 
ondulés et bouclés, que ses sœurs se plaisaient à 
peigner et anneler davantage, s'amusaient à friser 
et calamistrer; un temt mat, d'un brun chaud, qui 
lui seyait fort bien. C'était, en somme, un joli petit 



RIRI ET NONO. 169 

garçon, mais le plus espiègle, le plus remuant, 
le plus diable de tout le lycée, le plus paresseux 
de tous aussi, — le pire des enfants gâtés. 

S'il était invariablement le dernier dans toutes 
les compositions, en revanche nul ne pouvait le 
détrôner au chat perché, le surpasser à la course, 
ni sauter plus loin que lui ; nul ne savait mieux 
que lui grimper aux arbres, copiter les bornes, 
lancer le quénée ou le ballon, faire la roue, la caU 
punée et même le saut périlleux. 

Ce qu'il faisait surtout, avec tous ses tours et 
toutes ses farces, c'était le désespoir de ses sœurs, 
qui ne se lassaient pas de s'écrier : 

« Ah ! quand il n'y a pas d'homme dans une mai- 
son! Oui, c'est un homme qu'il faudrait pour tenir 
la bride à ce garnement, le corriger, le diriger 1 » 

Et lorsqu'on leur objectait qu'il ne dépendait 
que d'elles de faire élever leur Kiri par des hom- 
mes, de le mettre en pension à la Flèche, c'étaient 
des protestations, des soupirs et des gémissements 
à n'en plus finir. 

« Loin de nous! Le pauvrechéri! Loin dé nous! 
Mais comment ferait-il? Que deviendrait-il? Mais 
il en tomberait malade! Oh non! non! Mieux 
vaut le garder! » 



170 MES AMIS ET MOI. 

Dans leur aveugle et égoïste tendresse, elles ne 
se disaient pas que ce seraient elles alors les plus 
malheureuses, les seules qui souffriraient vrai- 
ment de cette séparation et risqueraient d'en faire 
une maladie. 






Entre autres mésaventures advenues à Henri 
Briquette, je me souviens, comme si c'était hier, 
de celle qui lui arriva un jeudi matin, tandis que 
nous sortions du cours de dessin et, nos cartons 
sous le bras, suivions le trottoir de la rue du 
Cygne. 

Il y avait là, au commencement de la rue, pres- 
que à côté du libraire Maillard, un petit mar- 
chand de gibier et de volaille, le père Saget, 
qui avait toujours quelque belle pièce pen- 
due aux crochets de sa devanture. Ce matin-là, 
c'était un dindon qui se trouvait agrafé par le 
cou, un superbe dindon tout plumé, sauf la 
queue qu'on avait respectée et qui s'étalait en 
éventail. 

En passant devant la boutique, Riri Briquette 
s'avisa de tirer une de ces longues plumes, pen- 
sant l'arracher aisément; mais pas du tout : la 



RIRl ET NONO. 171 

penne résista, et ce fut le cou de l'oiseau, le point 
d'attache, qui se rompit; en sorte que le bon Riri, 
au lieu de cette simple plume qu'il convoitait, de- 
meura maître de la bête décapitée. Il fallait le voir 
avec son dindon à la main, et de quel œil ahuri et 
consterné il contemplait ce trophée! 

Le père Saget, qui vaguait dans sa boutique et 
s'était sur-le-champ aperçu du désastre, sortit 
bien vite et happa au collet notre infortuné cama- 
rade. 

« Vaurien! Petit misérable! Y a-t-il du bon 
sens d'aller ainsi abîmer de la marchandise! Mais 
ça ne se terminera pas comme ça ! Je te connais 
bien, va! Tu es le petit Briquette, de la rue des 
Pressoirs. Je le dirai à tes sœurs, et il faudra bien 
qu'elles me remboursent cette perte! Car c'est une 
perte pour moi, une perte sèche! Qu'est-ce que tu 
veux que j'en fasse, à présent, de cette bête? Je 
ne peux plus la vendre! Pas moyen ! Ça lui enlève 
toute valeur.... A qui oserais-je l'offrir, dans cet 
état-là? Oh ! tu peux l'emporter ! Je n'en veux plus ! 
Emporte-la, je te dis! Va- t'en avec! 

— Oh! m'sieu.... 

— Je m'en vais le l'envelopper, si c'est cela qui 
te gêne. Là, mon garçon! Tu la remettras à tes 



172 MES AMIS ET MOI. 

sœurs de ma part et tu leur annonceras ma 
visite. » 






Encore Rirî Briquette ne s'en tirait-il pas tou- 
jours à si bon compte. 

Une après-midi qu'il se rendait en classe et 
marchait devant moi, le long de la place Reggio, 
je le vis soudain se baisser, se glisser presque sur 
les mains.... 

Il cherchait à faire une farce au chien de 
Mlle Villeroy, un beau caniche noir, tondu en lion, 
avec bottes et bracelets de poils aux pattes et pom- 
pon à la queue. Turco — c'était le nom de l'ani- 
mal — trottinait tout contre sa maîtresse et es- 
sayait de son mieux de se garer du danger qu'il 
pressentait derrière lui. 

Au moment où Briquette arrivait à ses fins, et, 
toujours accroupi, saisissait brusquement ledit 
magnifique pompon, Turco se retourna non moins 
rapidement et, d'un coup de crocs, déchira et 
faillit enlever l'oreille du farceur. 

Riri de crier alors et hurler de toutes ses for- 
ces. Nous le conduisîmes chez le pharmacien Hus- 
son, qui recolla délicatement les chairs et pansa 



RIRI ET NONO. 173 

avec soin la plaie; puis nous le ramenâmes chez 
ses sœurs. Celles-ci, toujours prêtes à excuser leur 
benjamin et à prendre fait et cause pour lui, don- 
naient tous les torts au chien de la vieille demoi- 
selle Villeroy, prétendant qu'il était enragé et qu'il 
fallait Tabbattre. A la suite d'une plainte qu'elles 
adressèrent dans ce sens au commissaire de po- 
lice, et malgré les réclamations indignées de la 
vieille fille, M. Godart, le vétérinaire, fut chargé 
d'examiner le toutou, qu'il reconnut indemne de 
toute contagion; mais 

Cet animal est très méchant : 
Uuand on Tattaque, il se défend. 

Une autre fois, Briquette longeait le bord du ca- 
nal, derrière le lycée, lorsqu'il lui prit fantaisie, 
je ne sais pour quelle cause, « pour s'amuser » 
sans doute, tout simplement, d'escalader la haute 
palissade en planches qui séparait le canal de la 
ligne du chemin de fer. Les planches de cette palis- 
sade se terminaient toutes en dents de scie, et 
l'infortuné Riri manœuvra si mal qu'au moment 
de sauter ou se laisser choir de l'autre côté, il 
s'accrocha à l'une de ces dents par l'extrémité de 
son pantalon et resta pendu la tète en bas. 



174 MS AMIS £T MOI. 

Ce n'est qu'une demi-heure plus lard qu'un chef 
d'équipe de la voie, en faisant sa tournée, le dé- 
couvrit dans cette désagréable position et le décro- 
cha. 






Ce fut le comble quand Henri Briquette eut fait 
connaissance avec Noël Toussaint, le fameux Nono, 
un élève de seconde-sciences, célèbre par son in- 
discipline, ses ruses et diableries, et fut devenu 
son inséparable compagnon ; alors les pauvres de- 
moiselles Briquette n'eurent plus de répit. 

Noël Toussaint avait trois ou quatre ans de plus 
queBriquette. Il n'était pas orphelin, lui; maisson 
père, qui avait une part de propriété dans une 
grande fabrique de cotonnade, était obligé de s'ab- 
senter fréquemment, d'entreprendre même de longs 
voyages pour ses affaires, et de laisser par suite 
à sa femme le soin d'élever Nono. Mme Toussaint 
adorait son fils, tout comme les demoiselles Bri- 
quette vivaient en extase devant leur jeune frère, 
et là où il aurait fallu gronder et sévir, elle ne sa- 
vait qu'embrasser, caresser et pleurer. 

Dès l'enfance, Nono joua à cette tendre et faible 
mère les plus méchants tours. Lui remettait-elle 



RIRI ET NONO. 175 

quelques sous en l'envoyant faire une commission, 
il dépensait cet argent en gâteaux ou bonbons, bil- 
les, toupies ou pétards, et ne rentrait pas de la 
journée. Voulait-elle, pour le punir, le retenir à la 
maison et Tenfermait-elle à clef dans sa chambre, 
il cassait un carreau et s'échappait par la fenêtre. 

Rien ne l'embarrassait. Mme Toussaint crut un 
jour avoir découvert un excellent moyen d'empê- 
cher ce garnement d'aller vagabonder avec les po- 
lissons de la ville: il n'y avait qu'à le priver des 
vêtements indispensables, à lui cacher sa culotte, 
par exemple. C'est ce qu'elle fit. 

« Certainement, se disait-elle, il n'ira pas cou- 
rir les rues en chemise. 11 n'oserait! » 

D'accord ! Mais, à force de chercher et se remuer, 
Nono mit la main sur un pantalon de son père, en 
coupa les deux jambes à sa longueur, et décampa 
ainsi accoutré. 

* 

Il avait le diable au corps. 

Un matin, à l'époque des vendanges, ayant 
aperçu des tonneaux vides alignés dans la côte de 
l'Horloge, vis-à-vis de cet étroit et abrupt passage 
façonné en escalier et désigné sous le nom de les 



176 MES AMIS ET MOI. 

quatre-'VingU degrés — sans doute parce qu'on 
en compte plus d'une centaine, s'il me souvient, 
— il jeta bas un de ces tonneaux, puis un second, 
puis un troisième, et, à coups de pied, les envoya 
dégringoler et caracoler tout le long des marches, 
à la grandissime frayeur des ménagères, qui pré- 
cisément remontaient du uiarché à cette heure-là 
et n'avaient que le temps de se jeter à plat ventre 
ou de se coller contre la muraille. 

Un autre jour il s'avisa d'attacher, à l'aide d'une 
corde, au caisson de la voiturede la poste l'échoppe 
du petit père Jean, le marchand de marrons, qui 
venait chaque hiver s'installer au coin de la place 
Reggio. Le cocher, sans méfiance, cingla sa bête, 
qui s'enleva et partit grand'erre; la corde était lon- 
gue: tant qu'elle se déroula, tout marcha à ravir; 
mais soudain on vit l'échoppe s'incliner, s'enlever, 
elle aussi, puis retomber, rebondir, rouler.... Dans 
quel état se trouvait le pauvre petit père Jean lors- 
qu'on le retira de sa boîte! tout contusionné, cour- 
batu, moulu, souillé de cendres; tout ahuri, éber- 
lué, hébété, ne sachant plus où il en était, et souf- 
flant, haletant, hoquetant, hou! hou! hou! à n'en 
plus finir. 

Si Mnae Toussaint négligeait de réprimander et 



RIRÏ ET NONO. 177 

châtier son fils, les intéressés, les victimes de 
ce méchant drôle, souvent ne s'en privaient pas. 
Exemple: le vieux père Robinot, le lisserand de 
la rue du Roat. 

Ce brave homme travaillait dans une sorte de 
cave ou bouliqvSy et, par raison d'économie, au 
lieu d'appeler un vilrier pour remettre à sa petite 
fenêtre basse les carreaux qui étaient brisés, il les 
avait remplacés lui-même par des feuilles de fort 
papier. 

Or Nono ne trouvait rien de plus amusant, 
chaque fois qu'il avait occasion de passer rue du 
Roat, que de piquer une tête dans un de ces car- 
reaux de papier, en criant : 

« Eh! bonjour, père Robinot! » 

Et de se sauver au grandissime galop. 

Mais un beau jour, avant qu'il eût eu le temps 
de retirer sa tête, il se trouva coiffé d'un plein pot 
de colle de pâte, de ce parement dont se servent 
les tisserands pour lisser les fils de leur chaîne, 
et il s'entendit répondre en même temps : 

« Bonjour, mon petit ami, bien le bonjour! » 






Je n'oublierai jamais dans quelle circonstance 



178 MES AMIS ET MOI. 

le petit Briquette et le grand Toussaint se lièrent 
d'amitié. 

C'était à la veille des vacances. Nous étions 
allés, une dizaine d'externes, nous baigner dans 
rOrnain, à l'extrémité des Promenades, et nous 
nous en revenions le long du petit canal, par la 
belle avenue de platanes et de marronniers qu'on 
appelait les SauleSj quand, arrivés devant la bras- 
serie Gérard, nous nous arrêtâmes pour regarder 
un cheval qui tournait, les yeux bandés, dans une 
salle basse de cette brasserie, et mettait en mou- 
vement un arbre de couche. 

Nono Toussaint, qui avait ramassé des marrons, 
se mit à en lancer à ce cheval . 

c< Parions que je l'attrape ! 

— Gageons que je l'attrape avant toi ! » riposte 
Briquette. 

Et chaque fois que, dans sa lente et rythmique 
rotation, le cheval passait devant la fenêtre, lés 
marrons pleuvaient autour de lui. 

Ce n'est pas cette pauvre haridelle, mais bien 
une vitre de la fenêtre, qu'atteignit un des mar- 
rons lancés par Toussaint; et, au fracas causé par 
ce projectile, nous nous empressâmes tous de dé- 
camper bon train, 



RIRI ET NOiXO. 179 

Tous, non. L'auteur du délit, Nono Toussaint, 
qui aurait dû se sauver plus vite que personne, et 
qui l'aurait pu, grâce à ses longues jambes, s'était 
contenté de reprendre tranquillement sa marche 
et s'en allait à petits pas, sans s'émouvoir le moins 
du monde. 

Il ne tarda pas à être rejoint par un ouvrier de 
la brasserie, qui l'apostropha. 

« C'est toi, malabre^ qui as cassé ce carreau? 
Ne dis pas non ! Je t'ai vu ! 

— Oui, c'est moi, répliqua Nono. Pas fait ex- 
près ! 

— Eh bien, mon ami, exprès ou non, qui casse 
les verres les paie ! Nous ferons remettre ce car- 
reau aux frais de tes parents. Comment t'appelles- 
tu? » 

Au lieu de donner son nom, Nono eut l'audace 
de répondre qu'il s'appelait Briquette, Henri.... 
<c Et tu habites? 

— Rue des Pressoirs,... à côté de chez Bar- 
bier... le tapissier.... 

— Bien, bien, ça suffit! Tu peux prévenir chez 
loi que M. Champagne-Augé, le vitrier, enverra sa 
facture. » 

On devine l'ahurissement des demoiselles Bri- 



i8d MES AMIS ET MOI. 

quclte et de Riri BriqucUe lui-même surtout, lors- 
que celle facture arriva. 

« Mais je ne comprends pas. ... Ce n'est pas pour 
nousl Bien sûr, il y a erreur! s'égosillait à répe- 
ter Riri. Il y a erreur! Ne payez pas! » 

Habituées aux méfaits et mensonges de leur 

frère, Mlles Alphonsine et Charlotte n'osaient s'en 

. rapporter à lui et se regardaient toutes perplexes. 

« Quand je vous le jure que ce n'est pas moi! 
Voulez-vous que je vous dise qui? C'est le grand 
Toussaint, le fils du fabricant! Oui, c'est lui qui, 
l'autre jour, a lancé un marron dans une des 
fenôlres de la brasserie Gérard. Vous pouvez de- 
mander à Guerpont, à Frussoltc, à Digeaux, à Guil- 
laume, à Maginot.... Ils étaient avec nous, ils 
l'ont bien vu 1 » 

Sur-le-champ, et d'après l'avis même de ses 
sœurs, Riri courut chez Toussaint pour obtenir 
de lui l'explication de ce... malentendu. J'ignore 
ce qu'il advint alors et comment Nono s'en tira : 
il avoua sans doule effrontément sa perfidie et 
éclata de rire au nez de Riri, et celui-ci, ébahi 
d'une telle audace, émerveillé d'un aussi bon tour, 
tomba en admiration devant son aîné, le proclama 
son maître et lui jura une amitié à toute épreuve. 



-^ 



RIRI ET NONO. 181 

Ce qu'il y a de certain, c'est que les demoiselles 
Briquette soldèrent la facture Champagne-Augé et 
qu'à dater de ce jour Riri et Nono ne se quittèrent 
plus. 



* 



Vous narrer par le menu toutes les escapades, 
drolatiques entreprises et sataniques opérations 
des deux associés et complices, serait interminable. 

Chaque soir c'étaient des quantités de sonnettes 
qu'on allait tirer ou- auxquelles on attachait un ap- 
pât pour les chiens du quartier; c'étaient des ensei- 
gnes décrochées, des cordes tendues à la porte des 
cafés et des cabarets pour faire trébucher les clients ; 
c'étaient des courses folles à travers les rues et 
ruelles de la ville, pour échapper aux poursuites des 
gens et à leur vindicte, ou simplement comme on se 
sauve après avoir commis quelque méchante action. 

N'imaginèrent-ils pas, un soir qu'il y avait 
réception intime chez une vieille douairière 
de laYille-Haute, Mme des Ayrelles, et qu'une 
dizaine de personnes des plus notables de Popey : 
M. Sainsère, le maire, et Mme la mairesse; 
M, le chanoine Trancart; son neveu, M. le juge 
d'instruction Houzclot; M. le président du tribu- 



182 MES AMIS £T MOI. 

nal, elc, se trouvaient réunies dans le salon du 
rez-de-chaussée, de barricader les portes et 
fenêtres de l'hôtel, de façon à empêcher les invi- 
tés de s'en aller? Le grand-père de Nono Toussaint 
demeurait à côté de Mme des Ayrelles et faisait 
en ce moment effectuer des réparations dans sa 
maison, entre autres, remettre à neuf les planchers 
de plusieurs chambres. C'est à l'aide de chevilles, 
de coins, de lattes et pièces de bois de toute sorte, 
laissées dans la remise par les charpentiers, que 
Nono et Riri réussirent à obstruer sans bruit, à 
caler et retenir fermées les persiennes et la grand' 
porte de l'hôtel des Ayrelles. Et comme cette habi- 
tation avait une sortie par derrière, dans la petite 
rue du Rossignol, ils allèrent fausser la serrure 
de cette porte, afin qu'on ne pût s'échapper de ce 
côté. Ils pensaient à tout. 

L'aventure fit grand bruit dans la ville. Il y 
avait justement alors une grève d'ouvriers tisseurs 
à Popey, et c'est tout d'abord sur le compte des 
grévistes qu'on mit la chose. Ils avaient voulu 
faire une niche à M. le maire, se venger de l'auto- 
rité. Mme des Ayrelles, l'antique douairière, per- 
sista même dans cette conviction et s'obstina à 
soutenir envers et contre tous que le petit-fils de 



RIRI ET NONO. 183 

son voisin était incapable de ce criminel attentat. 

Mais c'est au marché surtout, le mardi et le 
vendredi matin, avant de se rendre au lycée, que 
Riri et Nono accomplissaient leurs plus infernales 
prouesses. Us étaient devenus la terreur de toutes 
les marchandes de fruits et de légumes, d'oeufs et 
de beurre, de toutes les cossonnièreH ou coquas- 
sières et paysannes d'alentour, pourvoyeuses atti- 
trées du marché de Popey-sur-Ornain . 

Une de leurs farces consistait à se munir d'une 
longue flûte de pain, dont ils avaient eu soin d'en- 
lever la mie, et à se pousser et se bousculer devant 
les marchandes de laitage, puis, tout à coup, faire 
mine de tomber, et plonger cette flûte ainsi évidée 
et semblable à une éprouvette, dans un seau plein 
de crème. On s'enfuyait ensuite dare-dare, et l'on 
allait se régaler de cette crème le long du canal, 
en s'acheminant vers le lycée. 

Les fruitières et cossonnières finirent par se 
plaindre à la police, et le gardien du marché, le 
pèreMahuré, reçut l'ordre d'en interdire l'accès à 
ces deux polissons. 






La foire de mai, qui se tenait sur la place 



i84 MES AMIS ET MOT. 

Reggio et à rexirémilé du quai des Gravières, sur 
remplacement de l'ancien abattoir, offrit bientôt 
à Riri et à Nono d'autres occasions de déployer 
leurs talents et de se distinguer. 

Cette année-là, le cirque Bouthor était la prin- 
cipale attraction de la foire. 11 comptait une tren- 
taine d'artistes, parmi lesquels un brillant écuyer 
et habile équilibriste, que les immenses affiches 
multicolores placardées sur tous les murs de la 
ville désignaient sous le nom de sirHarryKénébel. 

Je ne sais comment Briquette et Toussaint par- 
vinrent à faire connaissance avec cet illustre per- 
sonnage et à obtenir leurs grandes et petites entrées 
dans les écuries du cirque, tant il y a qu'ils avaient 
presque abandonné leurs classes et ne quittaient 
plus sir Kénébel. Ils étaient tout fiers de leur nou- 
vel ami; et il fallait les voir se rengorger, bom- 
ber le torse et tendre le jarret, lorsqu'ils chemi- 
naient à son bras et venaient à passer près de nous ! 

Et quel ne fut pas notre étonnement quand, une 
après-midi, dans une de ces promenades-réclames 
que le personnel du cirque effectuait à cheval, 
musique en tête, à travers la ville, nous re- 
connûmes, équipés, l'un en mousquetaire Louis XV, 
l'autre en cosaque du Don, nos deux condisciples, 




Auui reconnu iDM dos dciu condisciples. 



RIRI ET NONO. 187 

Riri Briquelle et Nono Toussaint! Oui, c'étaient 
bien eux, et plus crânes, plus glorieux, radieux et 
dédaigneux que jamais. 

Les exercices de gymnastique, les tours d'équi- 
libre et de voltige avaient d'ailleurs toujours eu 
pour Briquette un irrésistible attrait; et, en dépit 
de ses maladresses habituelles et de ces accidents 
qu'un barbare destin semblait lui rendre inéluc- 
tables, il avait acquis dans ces périlleuses ma- 
nifestations une réelle habileté. Debout sur un 
tonneau renversé, il faisait mouvoir ce tonneau 
avec ses pieds, avançait, reculait, tournait sur place, 
aussi vite qu'on le désirait. C'était plaisir de le 
voir. 11 se couchait sur le dos, les jambes en l'air, 
et, des pieds et des mains, jonglait avec toutes 
sortes d'objets, avec une chaise, une caisse vide, 
une bûche de bois, etc. Parfois l'objet, bûche ou 
chaise, lui échappait et venait bien lui caresser les 
épaules ou lui bosseler le front; mais bast! on 
n'arrive à rien sans peine. 

11 était décidé à monter sur les planches ou des- 
cendre dans l'arène. C'était sa vocation, il n'en 
faisait pas mystère, et quand nous le traitions 
d' « acrobate », sa figure s'épanouissait, ses yeux 
resplendissaient d'orgueil et de joie. 



188 MES AMIS ET MOI. 

« Ouil oui! acrobate! Et vous m'applaudirez 
tous, tant que vous êtes! » 

Les demoiselles Briquette étaient dans la déso- 
lation. 

Il n'étudiait plus, ne faisait plus rien au lycée. 
Le cirque Bouthor parti, il s'était lié avec une fa- 
mille de gymnastes, les Lamberti, qui avaient de 
longue date fait de Popey-sur-Ornain leur rési- 
dence légale, leur patrie d'adoption, et y jouis- 
saient de l'estime générale. 

Ces braves gens, à l'instigation du reste de 
Mlles Briquette, s'efforçaient de leur mieux de 
détourner notre camarade de sa « vocation », et 
peut-être n'y seraient-ils pas parvenus, si le sus- 
dit destin ne s'en était mêlé, si une de ces mal- 
chances, toujours réservées au pauvre Riri, ne lui 
était échue à ce moment-là même. 

Un matin qu'il travaillait son trapèze et se lan- 
çait dans l'espace en effectuant le saut périlleux, il 
tomba si maladroitement qu'il se cassa la jambe 
en deux endroits. 

Quand, après être resté étendu sur son lit du- 
rant six longues semaines, sous l'œil inquiet et 
toujours attentif de ses excellentes sœurs, il put se 
lever et recommença à marcher, il comprit bien 



RIRI ET NONO. 189 

qu'il lui fallait renoncer à la voltige, à la danse 
sur la corde et autres belles apertises. Il fit de lui- 
même, mais bien à contre-cœur, hélas! le sacrifice 
de ses brillants rêves d'avenir, et Mlles Briquette 
purent se dire alors qu'à quelque chose malheur 
est bon. 

Riri ne rentra pas au lycée. Outre son goût 
pour la gymnastique, il avait toujours montré 
beaucoup d'aptitude pour le dessin — le dessin 
linéaire aussi bien que d'imitation. On le plaça 
comme externe à l'institution Saint-Michel, chez 
M. Mirandar, qui passait pour enseigner le lavis 
mieux que personne. 

C'est dans cet établissement que Briquette 
acheva ses études. Il entra ensuite comme dessi- 
nateur à l'usine Piedebois, et il v est encoi^ au- 
jourd'hui. 

11 s'est marié et vit très heureux dans sa mai- 
son de la rue des Pressoirs, avec sa femme, sa 
petite fille et ses deux vieilles sœurs, Mlles Al- 
phonsine et Charlotte, plus que jamais en admira- 
tion et adoration devant leur Riri. 

Quant à Nono Toussaint, il s'en tira moins 
bien. Après avoir désolé ses parents par son incu- 
rable paresse et son inconduite, gaspillé sottement 



i90 MES AMIS ET MOI. 

et vilainement son patrimoine et fait la honte de 
toute sa famille, il disparut de la ville, et j'ai ap- 
pris depuis qu'il était mort à trente-sept ans dans 
un hôpital de la banlieue parisienne. 



CHAPITRE X 



LE PHILOSOPHE NORBERT 



Il demeurait non loin du lycée, dans une grande 
maison, aujourd'hui démolie, dont il était le pro- 
priétaire et Tunique habitant. Un large porche 
cintré, flanqué de deux bornes chasse-roues et 
pavé grossièrement çà et là de cailloux pointus ou 
d'abrupts moellons, conduisait de la rue à une 
cour intérieure remplie de poules, de canards et 
de lapins. Sous cette voûte, à main gauche, des 
scions de noisetier ou de bambou, de longues 
gaules, des épuisettes, nombre d'engins de pèche 
étaient rangés sur des crochets de fer; car, en 
dépit de ses quatre-vingts ans, M. Norbert était 
un enragé pécheur à la ligne. 

11 n'occupait que le rez-de-chaussée de sa mai- 
son, deux pièces, dont l'une, sa chambre à cou- 
cher, donnait sur la rue; l'autre, servant decui- 



i92 MES AMIS ET MOI. 

sine et de salle à manger, sur la cour. Les pièces 
du premier étage, ainsi que le vaste grenier, qui 
s'étendait sur tout l'immeuble, étaient, du haut 
en bas, garnis de rayons, tapissés de bouquins. 

Ce n'était cependant pas uniquement à ses nom- 
breuses lectures et à son savoir, ni même à ses 
studieuses veillées, si tard prolongées, et qui exci- 
taient si vivement la curiosité de ses concitoyens, 
que M. Norbert devait cette épithète de « Philoso- 
phe » dont ceux-ci l'avaient gratifié, qu'ils avaient 
de longue date accolée à son nom. Il fallait plutôt 
en attribuer l'origine à la simplicité et la rusticité 
de ses mœurs, à son indépendance de jugement, 
de langage et d'allures, à son absolu mépris du 
qu'en-dira-t-on, à ses singularités et bizarreries 
de toutes sortes. 

Une aventure, survenue bien avant que mes 
camarades et moi nous fussions de ce monde, 
mais que tous nous avons ouï maintes fois conter, 
montrera jusqu'où notre personnage poussait le 
sans-gêne et le sans-façon et quelles falotes idées 
pouvaient éclore dans sa cervelle. 

Possesseur d'une très médiocre fortune, de 
douze ou quinze cents francs de rente, sur les- 
quels il fallait encore prélever le salaire d'un ou- 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 193 

vrier vigneron, d'un refas-vin, car une partie de 
celle fortune consislait en vignobles, M. Norbert 
était tenu à ne pas jeter l'argent par les fenêtres, 
à pratiquer une économie stricte et sévère, mais 
dont s'accommodaient fort bien ses goûts simples 
et ses campagnardes habitudes. 

Il se trouvait, je ne sais comment, créancier 
d'un marchand de bric-à-brac, d'un revendeur à 
la toilette, nommé Willemart, qui avait sa bouti- 
que dans la côle de l'Horloge, et dont, malgré ses 
réclamations, instances, suppliques ou menaces, 
il ne pouvait tirer un rouge liard. Force lui fut 
de se fâcher pour de bon, à la fin, et d'envoyer 
l'huissier à ce discourtois débiteur, La faillite fut 
prononcée et le contenu de la boutique mis en 
vente, à la criée. 

Mais le brocanteur Willemart avait pour spécia- 
lité la location des déguisements et oripeaux de 
carnaval, et toute cette garde-robe, dominos, pour- 
points de mousquetaires, fraises à la Henri IV, 
loquets à la Marie Stuart, tuniques de merveil- 
leuse, maillots de sauvage, etc., etc., n'était 
pas d'une défaite facile. La presque totalité de la 
défroque resta pour solde au créancier. Que faire 
donc alors de toute cette friperie, de tout ce clin- 

13 



194 MES AMIS £T MOI. 

quanl et ce paillon? Comment en tirer parti? 

M. Norbert ne fut nullement embarrassé. 

« C'est bien, c'est bien! Ça servira : n'ayez 
crainte! » 

Et, pas plus tard que le lendemain, en effet, il 
s'exhibait sur la place de la Mairie dans un su- 
perbe costume de marquis Louis XFV. Le surlende- 
main il arborait l'habit à collet noir et à basques 
flottantes de Vincroyable ; le jour suivant, la culotte 
de peau verte et la courte veste à boutons-grelots et 
à revers cramoisis du postillon de Longjumeau ; 
ensuite la modeste blouse blanche de Pierrot; puis 
la majestueuse simarre étoilée d'argent du magi- 
cien ; le chapeau en bataille et la double bosse de 
Polichinelle; le manteau de Scararaouche, etc. 

Il en avait pour tous les goûts et pour tous les 
temps. Le ciel était-il bleu, le soleil resplendis- 
sant, il n'avait qu'à choisir entre le petit jupon 
écossais, le damier d'Arlequin, la chlamyde grec- 
que ou la toge romaine. Faisait-il froid, vite il se 
drapait dans le longbalandran du matamore, croi- 
sait sous ledolman les brandebourgs desatuniqut 
de hussard hongrois ; coiffait le schapska du lan- 
cier polonais ou le bonnet fourré du Kalmouk. 

Ces fantaisies vestimentales ne manquaient pas, 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 195 

comme bien on pense, de provoquer les clameurs des 
gamins des rues et les risées de tous les passants ; 
notre homme ne pouvait faire un pas sans être 
escorté d'une meute de polissons, qui — c'est le 
cas de le dire — hurlaient après ses chausses. 
Mais, quand on est philosophe, on ne s'émeut pas 
pour si peu, et le stoïcien Norbert ne tournait 
seulement pas la tête. 

La police, elle, plus susceptible, plus pointil- 
leuse, ne tarda pas à intervenir et essaya de faire 
entendre raison à ce perpétuel carême-prenant, 
déguisé ce jour-là, un jour de pluie, en Fra Dia- 
volo. 

« Ah mais! Que voulez-vous! Je n'ai pas les 
moyens, moi ! Il faut bien que f me mes affaires ! » 
répliqua le nouveau bandit de la Calabre. 

On finit, je crois, par prendre un moyen terme 
et permettre à cet original d'user certaines de ses 
ce affaires », celles qui ressemblaient le plus à des 
vêtements. 



Du fonds de boutique du brocanteur Willemart 
il ne restait plus traee, au temps où je fréquentais 
le lycée et où nous nous arrêtions, mes condisci- 



196 M£S AMIS ET MOI. 

pies et moi, pour écouter les hisloriettes du philo* 
sophe Norbert. 

M. Norbert était alors presque invariablement 
habillé d'un veston de drap couleur poil de 
lièvre, qui laissait voir un gilet de cachemire à 
ramages; d'un pantalon à grand pont, d'où pen- 
dait une courte et large chaîne d'acier avec sa clef 
de montre; et il portait, penchée sur l'oreille 
droite, « à la crâne », une petite calotte de castor, 
façonnée sans doute avec quelque fond de vieux 
chapeau. Assis devant sa porte sur une des deux 
bornes de pierre, il fumait paisiblement sa pipe 
— une très courte pipe de terre, toute noire, qu'il 
tenait fichée dans le coin de ses lèvres. 

A notre salut : « Bonjour, monsieur Norbert! 
il répondait : a Bonjour, mes enfants! » Après 
quelques mots sur sa santé et sur le temps qu'il 
faisait, nous lui demandions « s'il n'y avait pas 
moyen d'aller voir ses livres ». C'était le prendre 
par son faible, et, à moins qu'il n'eût une partie 
de pêche de projetée, il accédait avec empressement 
à notre requête. 

ce Allons, suivez-moi , mes enfants ! » 

Et nous montions le large escalier de bois à lourde 
rampe massive et à gros balustres de bois de chêne 




)I. Norbert fumail paisiblemcnl sa pipu. 



LE PUILOSOPIIE NORBERT. 199 

également, qui menait à l'étage et au grenier. Pen- 
dant des heures nous nous promenions, en compa- 
gnie du philosophe Norbert, au milieu de tous ces 
bouquins, qu'il avait achetés d'occasion, au poids 
le plus souvent, chez des épiciers ou des charcu- 
tiers de la ville. C'était sa manie depuis quarante 
ou cinquante ans. Des planches à peine rabotées 
et assemblées tant bien que mal par M. Norbert 
lui-même servaient de supports à ces innom- 
brables légions de livres, la plupart reliés en 
veau. 

« Il y a des trésors là dedans! s'exclamait-il 
volontiers. Des trésors, oui, mes amis ! » 

L'excellent homme s'illusionnait, comme on 
s'en aperçut plus tard. Les « trésors » étaient 
rares chez lui, très rares; et c'est à peine si, dans 
les quinze ou seize mille volumes rassemblés par 
lui, on en trouva dix qui eussent une valeur no- 
table. Il avait eu du moins l'avantage de ne pas les 
payer cher. Les mêmes ouvrages, complets ou 
dépareillés — dépareillés surtout ! — se retrou- 
vaient en nombre infini. Ce qu'il y avait là de 
Théâtre de Corneille, à' Œuvres de Racine, de 
Traité des études, par M. RoUin, de Cours de 
Littérature, par M. de la Harpe, de Télémaque, 



âOO MES AMIS ET MOI. 

de Fable» de M. de La Fontaine, de Voyage du 
jeune Anacharmj... c'est inimaginable! 



* 



Nos visites au philosophe Norbert n'avaient pas 
lieu seulement en dehors des heures de classe, 
lorsque nous revenions du lycée ; de temps à autre, 
en nous y rendant, nous nous laissions tenter, 
nous nous risquions à faire chez lui l'école buis- 
sonnière. 

L'hiver, quand il faisait trop frhquet, ou que 
nous étions las de parcourir ces interminables 
rangées de bouquins, nous allions nous blottir 
dans la salle à manger, autour du fourneau de 
fonte. Sur l'un des deux trous mijotait le pot- 
au-feu de notre hôte ; sur le couvercle de l'autre 
il plaçait autant de pommes que nous étions de 
visiteurs, et, pendant qu'elles rissolaient à notre 
intention et que leur parfum emplissait la pièce, 
M. Norbert, qui aimait à causer et causait bien, 
nous contait toutes sortes d'anecdotes locales et 
d'aventures de son jeune temps. 

L'une, entre autres, l'histoire de son arrestation, 
ainsi qu'il l'avait baptisée, revenait souvent sur ses 
lèvres: il suffisait, en effet, que l'un des assistants 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 201 

n'eût pas encore entendu un de ses récits, pour 
qu'il en donnât sur-le-champ une nouvelle audi- 
tion. Pour mon compte, j'ai ouï narrer une dizaine 
de fois l'histoire de cette arrestation manquée. 

C'était en 93, en pleine Terreur. M. Norbert, qui 
habitait alors Nancy, avait près de vingt ans et la 
tête passablement chaude. Il s'était affilié à un 
petit groupe de royalistes militants et collaborait 
avec eux à une gazette régionale, la Sentinelle du 
Roiy clandestinement imprimée et répandue à pro- 
fusion. Néanmoins la politique ne l'empêchait pas 
de cultiver la pêche à la ligne, qui était d'ores et 
déjà sa passion dominante. 

C'était sur les bords de la Moselle, à quelques 
lieues de Nancy, près de la colline escarpée et des 
pittoresques ruines de Liverdun, d'où sa famille 
était originaire, qu'il se rendait de préférence. Il 
descendait à l'auberge du pèreHardouin, située au 
delà du village, à un carrefour de routes appelé la 
Croix de Malterre ; et, de la pointe de l'aube à la 
chute du soleil, il demeurait, sa gaule en main, 
perché sur un talus ou enfoui dans les herbes de 
la rive. 

A proximité de l'auberge, au pied du large bar- 
rage du Saut du Cerf, il y avait un endroit qu'il 



2U3 NES AMIS ET MOI. 

afle^iionnait entre tous, une place sans égale, 
paraît-il, pour la pêche à la truite et à la perche. 
Malheureusement M. Norbert n'était pas seul à 
connaître ce fructueux poste ; des pêcheurs de la 
contrée, un certain Petit-Guénot surtout, le con- 
voitaient et le lui disputaient avec le plus audacieux 
acharnement, une rage infatigable. 

Grâce au voisinage de Tauberge, M. Norbert arri- 
vait toujours le premier au bas de la fameuse digue ; 
et comme le père Hardouin ou sa fille avait la précau- 
tion de lui apporter ses repas, il ne risquait point de 
se voir débusqué, dépossédé par ses envieux rivaux. 

Un matin, il s'ingéniait à promener entre deux 
eaux le véron qui lui servait d'amorce vive, quand 
soudain il entendit un pas et aperçut le père Har- 
douin qui accourait vers lui. 

ce Vite, m'sieu Norbert, sauvez-vous ! 11 y a des 
« gens de la police qui viennent d'arriver à Liver- 
« dun et qui vous cherchent. Paraît qu'ils ont 
« ordre de vous mener à Paris et de vous faire cou- 
ce cher ce soir à la prison de Toul. » 

ce Et dire, s'écriait chaque fois invariablement le 
philosophe lorsqu'il nous contait l'aventure, dire 
que ça mordait si bien 1 Ah ! mes enfants ! . . . Je 
pose ma ligne dans les joncs, et je détale avec le père 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 205 

Hardouin, reprenait-il. Chemin faisant, je lui avoue 
mes appréhensions. Je me savais menacé depuis 
quelque temps ; j'avais quitté Nancy Tavant-veille 
dans la nuit pour me dérober à une arrestation, 
et j'étais venu me cacher dans ce coin perdu. Chez 
moi, j'avais laissé en évidence des lettres destinées 
à fourvoyer mes policiers, à leur faire croire que 
j'avais pris la route de Strasbourg. « Personne ne 
« m'a vu, père Hardouin, personne ne me sait ici, 
ce hormis vous et votre Hermance.... 

« — Et Petit-Guénot, que vous oubliez, m'sieu 
« Norbert. 

ce — Petit-Guénot? Alors vous supposeriez...? 

ce — Tout juste ! Vous savez bien qu'il ne vous 
ce aime pas. Vous le gênez ici ; c'est vous — il le 
ce crie assez haut ! — vous qui êtes cause qu'il prend 
ce si peu de poisson. Il vous jalouse, quoi ! Eh bien, 
ce m'est avis qu'il a cherché à se débarrasser de 
ce vous et n'est pas allé pour rien hier h Nancy.... 
ce Oui, m'sieu Norbert, c'est comme j'ai l'honneur 
ce de vous le dire. On a rencontré hier Petit-Guénot 
ce sortant de la Municipalité et causant avec le com- 
ce missaire Andresse; — vous savez? celui qu'on 
» appelle le proconsul. Qu'avait-il à lui dégoiser, je 
ce vous le demande? Il est allé vous dénoncer, vous 



t204 MES AMIS ET MOI. 

« vendre, ce Judas, v'ià la pure vérité ! Mais 
(c laissez faire ! je lui revaudrai ça! » 

fc Pendant que son père courait m'avertir, 
Hermance avait sellé et bridé Bellotte, une petite 
jument pommelée qui n'avait pas la goutte dans 
les sabots, je vous le garantis. Le brave Hardouin 
me glissa une poignée d'écus dans la poche, j'en- 
fourchai Bellotte et je filai à bride abattue, par Sai- 
zerais et Dieulouard, sur Pont-à-Mousson, d'oùje 
gagnai la frontière. 

— Et Petit-Guénot, monsieur Norbert? 

— Petit-Guénot, mes enfants? Eh bien, c'est lui 
qui fut arrêté à ma place, oui, je dis bien, a ma 
place, à ma bonne place. Vous allez comprendre. 
J'ai appris la chose plus tard. Lorsque, quelques 
minutes seulement après ma fuite, les argousins 
pénétrèrent dans l'auberge et s'enquirent de moi, 
le vieux rusé de père Hardouin les lanterna de son 
mieux, afin de me faire gagner du temps. « Le 

citoyen Norbert ? si je le connais ? Comment donc ! 
Parfaitement! Tout à l'heure, en venant, vous ne 
l'avez pas rencontré sur la berge, en train de 

< pêcher? Non?... C'est bien drôle, car il ne quitte 
pas la rivière Faut que vous soyez passés 

< à côté,... oh oui! pour sûr! » 



LE PHLOSOPHE NORBERT. 205 

« Soudain, apercevant Judas Petit-Guénot déjà 
installé avec sa ligne, à l'endroit même où je me 
trouvais un quart d'heure auparavant, à mon bon 
endroit habituel, au pied du barrage du Saut du 
Cerf : « Mais tenez, le voilà! continua le père 
ce Hardouin. C'est lui, tout justement! Je vous disais 
« bien! Il ne quitte pas le bord del'eau.... » Petit 
Guénot eut beau nier, protester, vociférer, se dé- 
battre, on lui mit les poucettes, on le hissa sur 
une carriole, et le soir même mon dénonciateur, 
devenu mon homonyme, était écroué à Toul. J'a- 
voue, mes enfants, que la conduite du père Har- 
douin, dans cette circonstance, est assez... ou 
plutôt n'est pas très... très catholique, certes! 
Nous ne devons jamais rendre le mal pour le mal. 
Mais ce n'est pas à moi à condamner mon sauveur, 
vous le sentez bien. 

— Et après? Qu'est-ce qu'on en a fait, de Petit- 
Guénot, monsieur Norbert? 

— Ah! vous m'en demandez trop, mes amis. 
Vous voudriez bien que je vous disse qu'il est 
monté sur l'échafaud? Non... ou du moins je 
n'en sais rien, j'espère que non. Le fait est qu'il 
n'a jamais reparu dans le pays. Mais c'était un 
triste sujet, allez, et la perte n'est pas grande. Un 



206 M£S AMIS ET MOI. 

ignorant qui s'obstinait à pécher au blé cuit dans 
des eaux courantes! Un maladroit qui n'a jamais 
su ferrer proprement, même une ablette! oui, une 
ablette ! ! ! Pauvre sire ! . . . » 






Le philosophe Norbert avait, sur le culte qu'on 
doit aux morts, des idées qui, de jour en jour, s'é- 
taient accrues, enracinées davantage, et prédomi- 
naient en lui sur toutes les autres. 

Rien ne l'avait plus sensiblement affecté, cruel- 
lement affligé, que l'irrévérente lésinerie qui avait 
présidé aux obsèques de son ami Mougenot, un 
ex-pharmacien, veuf et sans autre héritier qu'un 
petit-neveu. Celui-ci, qui habitait Paris et n'avait 
pas à redouter les commentaires et commérages 
de la localité, s'était borné à demander ce tout ce 
qu'il y avait de plus simple — c'est-à-dire de 
plus pauvre — en fait de funérailles », et avait 
fait enterrer son oncle comme un indigent. 

ce Que cela me serve de leçon! » s'était écrié 
M. Norbert indigné, et qui en cela ne faisait guère 
preuve de vraie philosophie. 

Et, sans plus différer, il avait ajouté un codicille 
à son testament. 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 207 

Déjà il avait eu la précaution d'acheter une con- 
cession perpétuelle, à peu près située au centre du 
cimetière, et d'y faire creuser un caveau et ériger 
une chapelle. Il avait ainsi l'avantage de pouvoir 
contempler de son vivant sa dernière demeure. 

Il enjoignit à ses arrière-cousins de Liverdun, 
MM. Sauvage et Pichancourt, les seuls parents qui 
lui restassent, de faire célébrer à ses funérailles 
une grand'messe chantée par tout le clergé de la 
paroisse ; de payer douze petits garçons de l'hôpi- 
tal pour escorter son corbillard — corbillard de 
première classe; — de déposer sur son cercueil 
tant de couronnes; de fournir tant de cierges; 
enfin, le lendemain de la cérémonie, de verser 
au bureau de bienfaisance une somme de trois 
cents francs. 

« Dans le cas où l'une quelconque de ces pres- 
cc criptions resterait inaccomplie, je déclare mon 
(c legs caduc, et, au lieu et place de MM. Sauvage 
ce Achille-Ernest, etPichancourtPhilogène-Modeste- 
« Hyacinthe, cultivateurs à Liverdun, j'institue la 
« ville de Popey-en-Barrois mon unique héritière. » 

Et, satisfait de ces ultimes dispositions, notre 
philosophe n'eut plus qu'à attendre tranquille- 
ment l'heure, l'heure solennelle et aussi tardive 



t208 MES AMIS ET MOI. 

que possible, de leur mise à exécution. Ses cou- 
sins, Achille Sauvage et Philogfene Pichancourt, 
étaient d'ailleurs d'excellentes gens, qui, pour rien 
au monde, n'auraient songé à enfreindre en quoi 
que ce soit les dernières volontés de leur parent et 
donateur. Ce dernier n'avait aucune raison de se 
méfier d'eux, et cependant oyez un peu quel vilain 
tour il leur joua avec son codicille! 

Malgré son grand âge, M. Norbert avait conservé . 
son amour de la pêche. Sans doute certains modes 
et procédés lui étaient interdits : il n'avait plus, 
par exemple, le jarret assez solide, la vue assez 
perçante, le bras assez robuste et nerveux, pour 
pratiquer la pêche à la mouche, qui exige un dé- 
placement continuel, une incessante attention, un 
coup de poignet sec et vigoureux. Maintenant, 
quand il faisait le voyage de Popey à Liverdun, où 
il descendait tour à tour chez l'un et chez l'autre 
de ses cousins, et allait se poster à son ancien 
« bon endroit » , au Saut du Cerf, il n'employait 
plus guère comme appât que les vers ou les sagets. 
Il empruntait une chaise à l'auberge de la Croix de 
Malterre, aujourd'hui tenue par un petit-fils du 
père Hardouin, par « Félix Brichard, gendre et 
successeur de Sabatier Hardouin»; disposait sa 



LE PHILOSOPHE NORBERT. 211 

ligne sur deux petits piquets, de façon à n'avoir 
pas la peine de la garder en main constamment, 
mais toujours prêt à la saisir et la relever à la 
moindre oscillation du bouchon; et se tenait là, 
assis, des après-midi entières, le dos courbé, 
l'œil fixé sur le liège du flotteur. 

Or, un soir d'avril que la Moselle, grossie par 
la fonte des neiges, roulait bruyamment, tumul- 
tueusement, de larges flots frangés d'écume, et 
qu'il n'y avait guère de calme relatif et, partant, de 
pèche possible que près des bords, dans les anses, 
le philosophe Norbert ne rentra pas à l'auberge. On 
alla voir ce qu'il devenait, et l'on ne trouva plus 
que sa chaise et le cabas où il renfermait ses 
amorces et instruments. 

Il avait dû, à un moment où le bouchon s'agitait, 
où ce ça mordait fort », s'avancer trop près de la 
rive, se pencher et choir avec sa ligne dans les re- 
mous de l'eau profonde ; puis le grand courant du 
milieu l'avait attiré bientôt, entraîné et roulé dans 
ses abîmes. 

On eut beau, des mois durant et sur un parcours 
de plus de trente kilomètres, faire toutes les recher- 
ches et les sondages possibles, on ne découvrit 
rien, et, à l'heure qu'il est, le caveau creusé près 



212 NES AMIS ET MOI. 

de la croix «lu cimetière est encore vide : le corps 
du philosophe Norbert n'a eu ni funérailles, ni 
sépulture. 

Les infortunés cousins Sauvage et Pichancourt 
ont dû se morfondre pendant dix ans, délai juridi- 
que et obligatoire, avant de pouvoir « poursuivre 
la déclaration d'absence et l'envoi en possession 
provisoire ». Pour comble, à cette époque, la ville 
de Popey-en-Barrois ou sur-Ornain est intervenue, 
et, s'appuyant sur la non-exécution des clauses tes- 
tamentaires, a revendiqué pour elle cet envoi en 
possession. Achille Sauvage et Philogène Pichan- 
court sont morts à la peine, et le procès dure en- 
core, soutenu par leurs héritiers. 

En faisant l'inventaire des meubles, livres et 
ustensiles contenus dans la maison Norbert, les 
hommes de loi ont eu l'explication des nocturnes 
travaux du philosophe, de ces longues veillées qui 
avaient si souvent jadis intrigué ses concitoyens. 
Dans la chambre du devant, sur la tablette d'un 
bureau-secrétaire, ils ont trouvé un énorme 
manuscrit portant pour titre : Traité pratique de 
la pêche à la ligne flottante. 

Malheureusement, l'ouvrage, si volumineux 
qu'il soit, est inachevé. 



CHAPITRE XI 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 



Les tendues aux petits oiseaux florissaient encore 
à Popey dans mon jeune temps, et, comme je vous 
Tai conté, il n'y avait pas pour moi, ni pour mes 
condisciples non plus, j'en suis sûr, de bonnes et 
complètes vacances sans tendue. 

C'était au centre de la forêt du Haut-Juré, dans 
les bois de Saint-Roch, que j'allais tendre, ou 
plutôt que j'allais rejoindre les vieux tendeurs 
de notre Ville-Haute, M. Vauthier, le père Mar- 
chai, le capitaine Pontaubry, et cet excellent 
M. Parisot, qui nous invitait si courtoisement, 
Tony de Marson et moi, à venir nous rafraîchir, 
et, d'emblée, du premier coup de chaverot, cas- 
sait si bien les bouteilles de bière qu'il voulait 
déterrer. 

De tendue à moi, m'appartenant en propre, de 



^ 



214 MES AMIS ET MOI. 

vraie tendue alignée au milieu des grands bois, je 
n'y pouvais songer : je n'étais pas d'âge encore à me 
charger de si grosse besogne et prétendre à tel hon- 
neur. Ce n'est que plus tard, après ma sortie du 
lycée, qu'il me fut possible de réaliser ce rêve. Sur 
la demande de ma tante Yictorine, notre curé, 
M. l'abbé Dauxure, voulut bien me «prêter» son 
bois des Roches, où il y avait maisonnette, pavillon 
rustique et grotte en rocaille; et à mon tour j'eus 
ce ma tendue», à mon tour je pus inviter mes 
camarades, Tony, Guerpont, Digeaux, Herbelot,.à 
venir avec moi passer leurs après-midi et « faire 
les tournées » . 

Etrange plaisir, chasse lâche, perfide et barbare, 
qui nous passionnait tant alors, qui nous parais- 
sait, à nous tous qui l'avions vu pratiquer et la 
pratiquions dès l'enfance, toute simple, licite et 
naturelle, et qui, aujourd'hui, répugne à la plupart 
d'entre nous, nous semble tellement atroce et 
odieuse, que nous ne comprenons plus comment 
nous pouvions naguère nous y livrer de gaieté de 
cœur et si avidement! 

La raquette, ou sauterelle, oa reginglette (de re- 
gingler, qui, dans le patois local, signifie regim- 
ber, regicler, se détendre brusquement) est le 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSLNE. 215 

principal piège employé dans les tendues de Cham- 
pagne et de Lorraine. 

Quand reginglettes et réseaux 
Attraperont petits oiseaux, 

a dit le grand Champenois La Fontaine, qui, dans 
son enfance, a été, paraît-il, un fervent tendeur. 

L'engin se compose d'une tige d'arbuste bien 
flexible — oh choisit d'ordinaire dans les cépées 
de coudrier et Ton coupe les rejetons les plus droits, 
— d'une belle caurée^ que l'on ploie et recourbe en 
forme d'U, de manière à faire ressort, et qui reste 
maintenue dans cette tension par une double ficelle. 
Par suite de divers détails de construction et de 
leurs combinaisons, l'oiseau, lorsqu'il vient à se 
poser sur la clef ou marchette de l'appareil, le dé- 
tend, et se trouve aussitôt pris par les pattes entre 
les deux brins de cette ficelle. Et non seulement 
pris, mais serré, tiré avec force, étroitement com- 
primé contre le bois de la raquette, par le ressort 
qu'elle possède. La pauvre bestiole demeure là 
pendue, s'agitant, se secouant et se démenant 
sans cesse et tant qu'elle peut pour s'échapper, 
les pattes toutes déchirées et broyées, tachant 
le sol de gouttelettes de sang, jusqu'à ce que le 



216 MES AMIS ET MOI. 

tendeur arrive et mette fin à la torture. Souvent 
même celui-ci ne trouve plus que les pattes : 
le malheureux oisillon a réussi à recouvrer sa 
liberté, à s'envoler! 

Quant au réseau, dont parle également le fabu- 
liste — le rejeau ou rejaut, selon la prononcia- 
tion du pays (de rejeter, rejaillir), — c'est un piège 
bien moins cruel, où l'oiseau se trouve aussi saisi 
et suspendu par les pattes, mais sans qu'il y ait 
compression et fracture. Il est surtout destiné aux 
« gros )), aux geais, grives, piverts, tourterelles, etc. 

Pour «faire une tendue >), on commence par 
choisir les divers emplacements, sentiers, mares, 
places à fourneau (endroit, ordinairement de forme 
circulaire, qui a servi à la cuisson d'une meule de 
charbon), où seront rangées les raquettes et au- 
tres pièges. On élague avec soin ces sentiers et 
clairières; puis on les « bêche», on enlève l'herbe 
et dénude le sol, afin que les oiseaux puissent y 
fouiller et becqueter, y «véroter» plus aisément, 
et enfin on plante à droite et à gauche alternative- 
ment et à un ou deux mètres de distance les pi- 
quets destinés à soutenir les raquettes. 

On visite d'habitude les tendues trois fois par 
jour, ou fait, comme on dit, trois tournées : la 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 217 

première, le matin, vers huit ou neuf heures, en 
arrivant; la seconde, relative aux mares princi- 
palement, dans l'après-midi, au plus fort de la 
chaleur; la dernière a lieu le soir, avant la rentrée 
en ville. 

Beaucoup de tendeurs, qui habitent loin, se mu- 
nissent de victuailles pour leur repas de midi, leur 
dîner — le repas du soir porte le nom de souper 
en Lorraine, — et passent ainsi toute leur journée 
au bois. De petites maisonnettes, des baragiLca 
construites en pleines futaies, servent au besoin 
de refuge et d'abri. Les tendues sont ainsi des pré- 
textes à réunions, divertissements, pique-niques et 
frairies, et c'est ce qui explique l'immense vogue 
dont elles jouissent — ou plutôt dont elles jouis- 
saient, car l'administration préfectorale a fini par 
mettre ordre, en partie du moins, je crois bien, à 
ces massacres, si préjudiciables à Tagriculture. 

Une tendue ordinaire, c'est-à-dire composée de 
quatre à cinq cents raquettes, pouvait fournir — 
détruire — en moyenne deux douzaines d'oiseaux 
par jour. 






Moi, à cette époque, avec mes onze ou douze ans. 



318 MES AMIS ET MOI. 

il ne m'élait pas permis d'avoir de si hautes visées, 
et il me fallait me contenter d'une trentaine de 
raquettes. 

C'était dans notre jardin seulement que je ten- 
dais. Le potager, le a grand jardin», comme nous 
l'appelions, se terminait par une longue terrasse, 
qui dominait le verger, planté dansles fossés et sur 
les talus et glacis d'anciennes fortifications. 

Un étroit escalier, percé dans un angle de la 
terrasse, conduisait du « grand jardin » au verger, 
que nous appelions « en bas ». 

Je ne pouvais faire choix, si près de chez nous, 
d'un endroit meilleur que ce bas-fond tout ver- 
doyant, ombreux et silencieux, bordé de jolies 
allées de mirabelliers, de bouquets de noisetiers, de 
sureaux et de charmille. La proximité de la forêt 
du Juré, le voisinage des vignes et des boqueteaux 
épars sur l'autre flanc de la colline, rendaient 
l'endroit plus propice encore. 

Le 30 août de cette année-là, deux jours avant 
Vouverture, j'avais achevé et parachevé tous mes 
préparatifs: mes sentiers étaient nets comme la 
main; mes trois petites mares, remplies d'une 
belle eau claire; mes piquets, bien alignés, solide- 
ment enfoncés; et mes raquettes, en position, déjà 



LKS TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 219 

tendues, au risque d'un procès en contravention. 
Je n'attendais plus que les oiseaux. 

Mais, soit que mes engins fussent mal fabri- 
qués ou que leur nombre fût insuffisant, soit que 
messieurs les pinsons, tarins, rouges-gorges, roite- 
lets, etc., eussent déserté nos parages, mon attente 
fut vaine : deux jours, trois jours, huit jours, 
quinze jours s'écoulèrent, et rien, rien, toujours 
rien ! C'était désespérant ! 

Et, pour comble, les matous du voisinage s'en 
mêlaient et, malgré ma vigilance, malgré la grêle 
de pierres dont je les bombardais à l'occasion, 
venaient inspecter ma tendue, faire ma tournée. 
Les maudites bêtes ! Deux ou trois fois je trouvai 
des touffes de plumes, certains débris, tarses ou 
pennes, qui ne me laissaient aucun doute à ce sujet. 
Ah! les brigands de chats! Si je les avais tenus! 

Ma grand'mère m'exhortait de son mieux à 
prendre patience, à supporter courageusement mon 
infortune. Mais, à dire vrai, je soupçonne fort 
qu'elle n'en était pas fâchée, dans le fin fond de 
son cœur. C'était elle, plus que ma tante Toto, qui 
vaquait aux soins du ménage, et il y avait deux 
choses qu'elle avait toujours eues en horreur, 
exécrées par-dessus tout, deux menues opérations 



!220 MES AMIS ET MOI. 

de cuisine, très fréquentes pourtant dans un pays 
de pêche et de chasse comme la Meuse : écailler 
des poissons et plumer des oiseaux. 

Un seul espoir me restait, \es passages. A mesure 
que la saison s'avance, vers la (in de septembre ou au 
commencement d'octobre, nombre d'oiseaux aban- 
donnent les régions du Nord et s'en vont en masse 
vers l'Italie et l'Afrique, à la recherche du vivifiant 
soleil et des vermisseaux surtout. Ces migrations 
s'effectuent par étapes plus ou moins longues, selon 
les espèces; et à certains jours, des milliers d'oi- 
seaux s'abattent sur une contrée, envahissent un 
coin de forêt, un maigre taillis, un étroit jardinet. 

Ah! si j'avais la chance que notre verger fût 
visité par une de ces bandes, quelle rafle! 

En attendant cette aubaine, toujours même 
calme, même disette, même vide, — rien, tou- 
jours rien! 

Les vacances touchaient à leur fin ; encore quel- 
ques jours et il me faudrait enlever raquettes et 
piquets, emmagasiner le tout dans la remise jusqu'à 
l'an prochain, et réintégrer le lycée — bredouille! 

Un dimanche d'octobre, le dimanche qui pré- 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 221 

cédait la rentrée justement, j'avais accompagné ma 
bonne maman aux vêpres, à notre paroisse de Saint- 
Étienne, lorsque, en revenant, nous rencontrâmes 
Rosine Claude, une vieille demoiselle, fille d'une 
ancienne amie de ma grand'mère. 

Que de fois, quand ma grand'mère allait ache- 
ter nos provisions à la Ville-Basse, et particulière- 
ment le samedi soir, où elle ne manquait jamais 
de descendre à la boucherie, afin de ne pas être 
retardée le lendemain pour la messe; que de fois 
elle m'avait mené « dire un petit bonjour » à 
cette bonne Mme Claude, qui habitait précisément 
à côté de notre bouchère, de la mère Raulin. 
Mme Claude, déjà toute voûtée, toute cassée, ne 
quittait plus son fauteuil; on m'asseyait près 
d'elle, à ses pieds, sur un petit tabouret recouvert 
en tapisserie — je le revois encore! — et Rosine 
allait me quérir un biscuit que je grignotais, pen- 
dant que Mme Claude, tout en conversant avec ma 
grand'mère, passait et repassait ses doigts dans 
mes cheveux ou me tapotait la joue. 

Sa mère morte, Rosine avait continué ses rela- 
tions avec nous, et presque chaque dimanche, 
après les vêpres, nous la voyions arriver. 

Elle n'était pas riche; elle n'avait que de très 



i^ MES AMIS ET MOI. 

minimes rentes, auxquelles s'ajoutait le salaire de 
quelques travaux d'aiguille. Mais il lui fallait si 
peu pour vivre ! 

Ma grand'mère ne la laissait jamais partir sans 
faire une cueillette à son intention dans notre jar- 
din et lui emplir un petit panier. 

Nos belles cerises aigres à courte qiieue, nos 
juteuses reines-claudes à la pulpe crevassée, à la 
peau dorée et veinée de rose ou de brun; nos 
petites prunes de Damas, si sucrées; nos grosses 
prunes de Monsieur si veloutées, si appétissantes; 
nos énormes qvoiches (quetsches), qu'à leur cou- 
leur et à leur forme on aurait prises pour des 
œufs rouges, des œufs de Pâques; nos fraises 
musquées, nos groseilles, nos framboises, nos 
abricots d'espalier, nos raisins de treille, nos 
reinettes à côtes et reinettes grises, nos beurrés 
dorés, bons-chrétiens, rousselets et doyennés 
d'hiver, Rosine Claude les connaissait et les ap- 
préciait tout comme nous. 

Au printemps, quand la récolte de pommes 
et de poires alignées sur des claies, le long de 
la cave, était épuisée, c'était un pot de confi- 
tures ou de gelée, une moitié de brioche ou de 
pâté que ma grand'mère glissait dans le panier, 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 225 

à cette fin que Rosine ne s'en allât pas les mains 
vides. 

<c Mais non, m'ame Gurel, mais non! vous êtes 
vraiment trop bonne ! 

— Surtout, Rosine, n'oubliez pas de me rap- 
porter mon petit panier dimanche prochain! » 
répliquait invariablement ma grand'mère. 

Le petit panier, soit dit en passant, n'avait pas 
d'autres attributions que celle-là, et faisait ainsi 
chaque dimanche la navette du domicile de la 
vieille fille au nôtre, et du nôtre au sien. 

Toujours vêtue de noir, les cheveux grisonnants, 
le teint bistré et rougeaud, la démarche incertaine, 
brusque, sautillante, dégingandée, comme si elle 
eût été atteinte de la danse de Saint-Guy — et 
je crois bien que tel était le cas, en effet, — Mlle Ro- 
sine Claude, qu'un rien intimidait, embarrassait, 
qui ne savait comment se mouvoir dans la vie, et 
montrait une inexpérience d'enfant, la plus angé- 
lique simplicité, avait fait de ma grand'mère et de 
ma tante Victorine ses confidentes et conseillères. 
A chaque visite, elle en avait pour des deux et trois 
heures à leur narrer ses préoccupations et appré- 
hensions de toutes sortes — cherté des denrées, 
rigueur de la température, insuffisance probable 



2^4 MES AMIS ET MOI. 

de la petite provision de bois, usure et rafistolage 
des robes, des bottines et chapeaux, etc., — ses 
mille et mille menus tracas. 

C'était chez nous que la pauvre demoiselle se ren- 
dait, pourchassée sans doute par quelque nouvelle 
folle terreur, quand, au débouché de la rue Sainte- 
Marguerite, nous l'aperçûmes, grand'mère et moi. 
qui trottinait à deux pas devant nousetgambillait, 
tressautait et se déhanchait, selon son habitude. 

Comme ses doléances ne m'intéressaient guère 
et ne s'adressaient pas à moi d'ailleurs, je m'en- 
pressai, aussitôt arrivé à la maison, de tirer ma 
révérence à Mlle Rosine, et, tandis qu'on l'intro- 
duisait dans le salon, je m'enfuis au jardin. 

Je m'arrêtai net dès les premiers pas, cloué sur 
place. 

surprise! ô bonheur! Arbres et arbustes, 
quenouilles, treilles, espaliers, tout était couvert 
d'oiseaux — de petites mésanges bleues qui vole- 
taient, bondissaient, pirouettaient et gazouillaient 
de toutes parts. 

Et ma tendue ! avait-elle profité du passage! 

Vite, à toutes jambes, je me précipitai vers la 
terrasse qui surplombait le verger, et, toutfrémis- 



^^1 




3 Teiicz, ma bonne [lœinc. s 



LES TENDUES. — LE SOUPER DE ROSINE. 227 

sant, le cœur gonflé d'impatience et d'émoi, bat- 
tant à coups redoublés, je promenai mon regard, 
un regard avide, anxieux, fiévreux, dans tous 
les sentiers, tous les coins, et je comptai... 
une, deux, trois, quatre, cinq, six mésanges de 
prises ! 

Je dégringolai l'escalier de la terrasse, j'allai 
décrocher les pauvres petites bêtes; et, tout triom- 
phant et rayonnant, ivre de joie, je courus porter 
mon butin à ma grand'maman. 

ce Tu vois, mon ami, quand je te disais !.. . Tout 
vient à point ! » 

J'étais essoufflé, haletant, dans l'impossibilité 
absolue d'articuler une parole. 

c< Oh ! mais c'est magnifique ! s'exclamait Ro- 
sine. Si vous faites tous les jours pareille capture, 
à la bonne heure! Vous voilà bien content! 

— C'est la première..., la première fois!... » 
parvins-je à bégayer. 

Pendant ce temps, ma grand'mère s'était em- 
parée d'un journal qui traînait sur le guéridon, 
Tavait étalé sur ses genoux, y avait délicatement 
rangé mes oiseaux ; puis, l'ayant replié de façon à 
les envelopper, avait glissé le paquet dans le fa- 
meux petit panier. 



228 MES AMIS ET MOI. 

« Tenez, ma bonne Rosine, voilà pour votre 
souper de ce soir.... Ceh vous fera un petit plat.. . 
Ils sont tout frais, vous en êtes certaine..,. 

— Oh!...« 

Je ne pus retenir ce cri, cet inconvenant témoi- 
gnage de ma consternation, de protestation et de 
douleur. 

c<: Non, non, m'ame Gurel ! Je ne voudrais pas 
en priver m'sieu Albert.... 

— L'en priver? laissez donc ! Bon chasseur ne 
mange jamais de sa chasse ! 11 le sait bien, répli- 
qua ma grand*mère, en me décochant un sévère 
coupd'œil pour me rappeler à Tordre et à la poli- 
tesse. Seulement, vous aurez la peine de les plu- 
mer, ma pauvre Rosine.... N'oubliez pas mon 
petit panier dimanche prochain, n'est-ce pas? » 



CHAPITRE XII 



LE FILS DU TISSERAND 



c< Surtout ne va pas vagabonder dans la rue, 
tu entends? » 

Oui, je l'entends encore retentir, cette impé- 
rieuse recommandation. Et cependant combien 
d'années se sont écoulées depuis ce temps! 

C'étaient les soirs d'été surtout, lorsque je venais 
de terminer mes devoirs et que je m'apprêtais à 
m'esquiver de la chambre, que ma grand'mère ou 
ma tante Toto, voire toutes les deux ensemble, 
m'adressaient ce formel avertissement. 

ce Tu as bien assez de place à la maison et au 
jardin pour n'avoir pas besoin d'aller jouer dehors 
avec tous les polissons du quartier! » 

Certes non, ce n'était pas la place qui me man- 
quait dans notre vieille maison, avec son grand 
corridor, son immense foulerie ou remise, sa 



250 MES AMIS ET MOI. 

chambre à four, ses trois greniers, ses petites cours 
intérieures, son long jardin en terrasses. Que de 
coins et de recoins dans tout cela, propices pour 
jouer a cache-cache! Et je ne m'en privais pas, je 
me passais fort l)ien de la société des gamins de la 
rue, lorsque j'avais des camarades avec moi. Mais 
notre demeure étant située à l'extrémité et au 
sommet de la ville, dans des parages peu fréquentés, 
ce n'était guère que les jeudis ou les dimanches, 
l'après-midi, que je pouvais espérer la visite de 
quelques-uns de mes condisciples du lycée. 

Il y avait bien nos voisins de droite, les Mar- 
r>on et leurs trois fils, dont je vous ai parlé ; mais, 
entre les deux aînés et moi, il existait une telle dif- 
férence d'âge que je ne comptais nullement pour 
eux; et le dernier, le bon Tony lui-même, ne se 
gênait pas pour me faire sentir de temps à autre 
qu'il avait deux ans de plus que moi, et que je 
n'étais pas à sa hauteur, pas digne de lui. 

En sorte que, souvent, mes devoirs dépêchés 
vaille que vaille, mes leçons tant bien que mal 
apprises, je me trouvais réduit à moi seul, — et 
ce n'était pas assez. 

Alors, tout doucement, j 'en tr'ou vrais la porte du 
corridor, je me glissais le long du trottoir, sous 



LE FILS DU TISSERAND. 231 

nos deux fenêtres du rez-de-chaussée, en baissant 
le dos tant que je pouvais pour ne pas être aperçu 
de l'intérieur; puis je prenais mon élan et courais 
jusqu'à l'extrémité de la rue, où s'étendait cette 
esplanade désignée sous le nom depâquisj et plan- 
tée d'ormes séculaires et de tilleuls superbes. 

Là, j'étais toujours sûr de rencontrer quelque 
bande de galopins, la tignasse embroussaillée, 
nu-pieds, en haillons et pannets au vent, en train 
de copiter les bornes voisines du parapet, de jouer 
au saut de mouton, au quénée ou à dialoupe, 
loupe, loupe l 

L'accueil que je recevais était fort peu encoura- 
geant d'ordinaire, et vraiment il fallait que la so- 
litude me pesât lourd et que j'eusse la bosse de 
r « adhésivité » bien prononcée pour m'exposer à 
de tels affronts. 

Avec ma blouse d'orléans grise serrée par un 
ceinturon à boucle du « lycée impérial », mon 
col de chemise amidonné et bien blanc, ma cra- 
vate, dont le nœud correct et coquet décelait la 
méticuleuse sollicitude et l'élégante habileté d'une 
main féminine, j'étais, au milieu de ces petits gue- 
nilleux, comme un oiseau d'un autre plumage. Les 
jeux cessaient à mon approche, on me regardait 



232 MES AMIS ET MOI. 

(le travers, en dessous; les plus grands se pre- 
naient à murmurer des phrases que je n'entendais 
pas dîslinctement, mais que je devinais très bien. 

<c Qu'est-c' qu'i nous veut, ç'ui-là? Qu'est-c' 
qu'i vient faire avec nous? I n'peut donc pas rester 
avec vses pareils ? » 

Tout à fait, vous dis-je, comme des friquets à 
Tentour d'un chardonneret, d'un rouge-gorge ou 
d'un bouvreuil. 

Parfois môme, surtout si je paraissais me trou- 
bler, avoir peur, si je faisais mine de me retirer, 
ils se mettaient à me huer tous en chœur et à me 
poursuivre de cette apostrophe locale : « lequel! 
6 lequel I » 

Une chose me faisait enrager entre toutes, le 
surnom dont ils m'avaient baptisé. Sachant que la 
maison où j'habitais était occupée par Mme Curel 
— ma grand'mère, — ils en concluaient que je 
devais me nommer aussi Curel, et, par assonance, 
de Curel ils avaient fait écureuil; ils ne m'appe- 
laient jamais que l'Écureuil, le petit Écureuil. 

Oh ! ce que ce sobriquet me causait de honte, 
m'irritait et m'horripilait ! Ce qu'il me faisait souf- 
frir, lorsque je l'entendais crier, hurler à tue-tiMe 
par tous ces garnements ! 



LE FILS DU TISSERAND. 253 

L'un d'eux surtout, le plus âgé de la séquelle, 
un nommé Gollongin, je me souviens, déployaitun 
acliarnement sans pareil. Du plus loin qu'il m'a- 
percevait : 

« Eh ! l'Écureuil ! l'Écureuil ! le petit Écureuil ! 
Oh ! eh ! là-bas ! l'Écureuil ! )> 

Si je l'avais tenu! Si j'avais été le plus fort! Je 
t'en aurais donné, moi, de l'Écureuil! 

Eh bien, en dépit de tous ces outrages, de toutes 
ces humiliations et avanies, malgré les incessan- 
tes et expresses inhibitions de ma grand'mère et 
de ma tante, je ne me lassais pas, dès que l'une 
et l'autre avaient le dos tourné et que je pouvais 
gagner la porte, d'aller jouer, « vagabonder » 
avec les gamins du quartier. 

C'est ainsi que je fis la connaissance d'Etienne 
Varlot, fils d'un tisserand de notre rue du Tribel. 






Etienne n'était pas, lui, mal peigné, déguenillé 
ou débraillé ; il avait de bonnes joues fraîches et 
de longs cheveux blonds bouclés, comme un petit 
Jésus ; il était chaussé de patins en lisière et de 
sabots noirs imitant le cuir et luisants de propreté ; 
sa blouse de cotonnade bleue n'avait ni tache, 



S34 MES AMIS ET MOI. 

ni accroc, el le fond de son pantalon ne laissait 
pas Iraîtreuseraenl saillir le coin de sa chemise. 
Etienne Varlot n'avait pas non plus Tair effronté 
et gouailleur des vauriens du j^â^m.^; ce n'est pas 
lui qui aurait jamais eu l'audace et la cruauté de 
me traiter d'Écureuil; il était doux, timide, silen- 
cieux, sauvage môme, toujours prêt à rougir 

Et je crois bien qu'à raison même de cette timi- 
dité et de celte apparente faiblesse, il était, comme 
moi, victime des rodomontades et persécutions de 
maître Collongin. J'ignore, par exemple, de quel 
quadrupède de la création on avait dérobé le nom 
pour le lui appliquer. 

C'est sans doute celle communauté d'infortunes 
qui nous rapprocha; j'attirai bientôt Etienne chez 
nous, en cachette, et l'emmenai jouer avec moi 
dans notre remise ou notre jardin. 

J'étais gourmand de fruits verts, dans ce temps- 
là, el, en dépit des admonestations de ma pauvre 
grand'mère, je m'obstinais à épargner au soleil la 
peine de mûrir et dorer quantité de nos pommes 
et de nos abricots, de nos reines-claudes et de nos 
pêches. Quels festins ! Quelle chair ferme, acide 
et savoureuse! Comme ça croquait bien sous la 
dent! 



LE FILS DU TISSERAiND. 255 

Les grosses groseilles surtout,, les groseilles à 
maquereau, étaient mon régal de prédilection. 
Je me souviens de deux de ces groseilliers, deux 
arbustes épais, feuillus, tout hérissés d'épines, qui 
se trouvaient dans un angle de notre verger, près 
du mur de notre voisin de gauche, M. de Boinville. 
Je m'accroupissais derrière Tune ou l'autre de ces 
touffes de verdure, et, certain de n'être pas aperçu,, 
je m'en donnais à cœur joie, je n'en finissais plus 
de picorer, de pigornser, selon le mot de chez nous, 
ces succulentes groseilles vertes. 

Un jour, je conduisis Etienne Varlot jusque dans 
ce coin et le conviai à m'imiter. 

« Goûte-les donc! Ne te gêne pas! Elles sont si 
bonnes, bien croquantes, juste à point! » 

Et comme il ne bougeait pas et avait l'air tout 
honteux, embarrassé : 

(c N'aie pas peur ! Régale-toi à ton aise. C'est 
A MOI, ces deux groseilliers.... C'est mon jardin 
particulier, ici — Et puis il n'y a personne, on ne 
peut pas nous voir w 

Mais il faut croire qu'il ne partageait pas mon 
enthousiasme pour les groseilles vertes — ou, 
plus vraisemblablement, qu'il n'avait pas con- 
fiance en mes pronostics et dans ma fière déclara- 



236 MES AMIS ET MOI. 

lion (le possession — car il se borna à secouer 
lentement la t(^te en signe de refus. 

« Oh ! que t'es bête ! Dépeche-toi donc ! 

— Ta maman ne serait pas contente Tu ne 

lui as pas demandé la permission. . . , murmura-t-il. 

— Mais puisque je te dis que ces groseilliers 
m^appartiennenl, là ! que c'est à moi, que je suis 
libre d'en faire ce que je veux ! 

— Et de vous rendre malade aussi, n'est-ce pas, 
monsieur? continua une voix qu'on s'efforçait de 
grossir et de faire paraître grondeuse et sévère. 
Oh ! le vilain enfant ! Désobéissant, menteur, gour- 
mand, tous les défauts! Le bon Dieu te punira, va, 
sois tranquille ! Tu verras plus tard ! Tu en auras, 
du fil à retordre ! » 

Ma pauvre grand'mère ! C'était là une de ses locu- 
tions favorites, sa menace habituelle, l'inévitable 
prédiction en pareil cas. 

« Oui, tu en auras, du fil à retordre! Et toi, 
mon petit ami,... ah! c'est le petit Varlot,... tu es 
un bon petit garçon, toi, poursuivit-elle. Tu es 
raisonnable ! A la bonne heure ! Tu as fort bien 
répondu à ce mauvais sujet. Je t'ai entendu : j'é- 
tais derrière vous. Je le dirai à ton papa, quand je 
le verrai passer; je lui ferai compliment de toi. » 




u Ohl le TÎIain enftnt' 



LE FILS DU TISSERAND. 239 

En toute autre circonstance, ma grand'mère, 
qui n'aimait pas que j'introduisisse dans la mai- 
son des enfants racolés dans la rue, eût sans 
doute fait grise mine à Etienne. Mais, à dater de 
ce jour, elle conçut pour lui une haute estime, 
et les portes du logis lui furent ouvertes à deux 
battants. 

ce Prends modèle sur lui, me répétait-elle sou- 
vent. Vois comme il est modeste, doux, réservé! » 

Ce fut bien pis lorsqu'elle le vit revenir, un soir 
d'août, en compagnie de son père, tous deux 
chargés de brassées de couronnes et de piles de 
livres. 

« Gomment, monsieur Varlot. c'est à votre fils, 
tout cela ? 

— Oui, madame, oui,... neuf premiers prix,... 
bégaya le père Varlot, haletant de joie encore plus 
que de fatigue, tout glorieux et radieux. Neuf!... 
Tous les prix de sa classe.... Une rafle, madame! 
M. le maire l'a embrassé et lui a recommandé de 
venir le trouver demain à la mairerie. 

— Tu vois, hein? tu vois ! » s'exclama ma grand'- 
mère, comme pour me dire : « Quelle différence 
avec toi, mon garçon ! Ce ne sont pas tes lauriers 
qui nous embarrassent, nous, et ce n'est jamais toi 



\ 



2i0 NES AMIS ET MOI. 

que M. le maire honorera d'une accolade et d'une 
invitation ! » 



* 



Le père Varlot avait d'autant plus raison d'être 
fier de son Etienne, son unique enfant, que, sa 
femme étant morte lors de la naissance de ce fils, 
il avait été seul à prendre soin de lui et à le diriger. 
Il habitait presque en face de chez nous, au fond 
d'un jardinet où s'élevait une chétive maison à un 
étage, louée à divers ouvriers. Il occupait une 
chambre du rez-de-chaussée, et au-dessous de cette 
pièce se trouvait la cave ou boutiqmy dans laquelle 
il se tenait seize heures par jour, devant son métier, 
assis et sautillant sur l'étroite planche qui lui ser- 
vait de banc, agitant bras et jambes sans disconti- 
nuer pour faire courir la navette. Quel vacarme 
quand on pénétrait là dedans ! Tout en manœuvrant 
tirettes et pédales, il chantait de sa belle voix grave, 
pleine et sonore, des romances de son jeune temps. 

D*oîi viens-tu, beau nuage 
Emporté par le vent? 
Viens-tu de cette plage 
Que je pleure souvent? 



LG FILS DU TISSERAND. 



Hirondelle gentille, 
Voltigeant à la grille 
Du cachot noir ! 






241 



Sur le grand mât d'une corvette 
Un petit mousse noir chantait . . . 






Que Dieu favorise 
Ma noble entreprise. 
Je vais à Venise.... 



Les dimanches, ainsi que les jours où il avait 
terminé et reporté sa chaînCy ou bien encore quand 
la besogne manquait, le père Varlot s'en allait fa- 
goter dans les bois de Combles ou pêcher à la ligne 
dans la rivière ou le canal. Je le vois encore reve- 
nir avec sa longuegaule sur l'épaule, et, à la main, 
son pot de camp de fer-blanc, où surnageaient les 
vérons, goujons et perchettes qu'il avait attrapés. 

Il marchait le dos un peu voûté, et, avec sa barbe 
grise, ses cheveux tout blancs et clairsemés, ses 
joues ridées, avait l'aspect d'un vieillard septua- 
génaire. Delàcetle familière et patriarcale épithète 



16 



24!2 MES ÂMlS ET MOI 

qu'on accolait d'habitude à son nom. La vérité est 
que le père Varlot n'avait pas plus de cinquante 
ans à cette époque. 

Toute sa tendresse, son dévouement, ses espé- 
rances, sa vie entière s'était comme concentrée 
sur Etienne. Il s'était appliqué à faire de lui un 
écolier docile, zélé et laborieux, un élève d'élite. 
Bien que sachant à peine lire, il ne le laissait 
jamais partir pour la classe sans l'avoir interrogé 
sur ses leçons, sans s'être assuré aussi qu'aucun 
bouton ne manquait à sa chemise, à sa blouse ni 
à son pantalon, que ses petits sabots étaient dû- 
ment nettoyés et astiqués, en un mot que son 
ce gamin », ainsi qu'il avait coutume de l'appe- 
ler, était propre et luisant comme un sou neuf. 
Lui-même faisait sa lessive, reprisait les chaus- 
settes de M. Etienne, rapiéçait blouses et culottes. 

Le lendemain donc de la distribution des prix, 
Etienne Varlot se rendit à la convocation de M. le 
maire, M. Sainsère, qui lui demanda s'il voulait 
entrer au lycée après les vacances, et lui annonça 
qu'une bourse lui serait sûrement attribuée. 

Tout gauche et timoré qu'il était, Etienne eut 
le courage de refuser. 



LE FILS DU TISSERAND. 245 

« Mais pourquoi donc, mon petit ami?... 
Voyons, parle! 

— C'est que... il est temps que mon papa se 
repose et que je gagne ma vie. 

— Ah! » s'écria M. Sainsère d'un to« qui 
signifiait : « En effet, tu as raison, je n'avais pas 
songé à cela ! >> 

« Et que veux-tu faire pour gagner ta vie? 
reprit-il. As-tu choisi un état? 

— Oui, monsieur Je désirerais être teneur 

de livres dans une fabrique. 

— Eh bien, je m'occuperai de toi. Ne t'in- 
quiète pas! Tu seras casé selon tes souhaits avant 
l'hiver. » 

Mais quand le père Varlot apprit ce qui s'était 
passé, la mirifique proposition faite à son fils et 
le refus de celui-ci, il commença par traiter son 
c< gamin » de petit imbécile et aussi de petit 
malappris, de petit insolent : « Aller dire que son 
père ne peut plus travailler, n'est plus bon à 
rien ! . . . Une ganache, quoi ! . . . A-t-on jamais 
vu?... Tu mériterais que je te' tire les oreilles! 
Galopin, va! Si je ne me retenais!... » Puis il 
enfila son antique redingote à grandes basques, 
à col rigide et monumental, coiffa son tromblon à 



244 MES AMIS ET MOI. 

longs poils tout hérissés et ébouriffés, marbrés de 
cassures et rougis de vétusté, s'équipa comme les 
jours de fêle carillonnée ou les jours d'enterre- 
ment, et courut chez M. Sainsère, pour lui attester 
et démontrer qu'il avait encore bon pied, bon œil, 
et rattraper ce que le « moutard )> avait dit. 

Voilà comment, à la rentrée- suivante, je me 
trouvai avoir pour condisciple au lycée mon petit 
voisin Etienne Varlot. Mais il ne resta pas long- 
temps dans ma classe : grâce à l'obligeance de 
M. l'abbé Remillon, le vicaire de notre paroisse, 
qui voulait bien lui donner chaque riiatin une 
leçon particulière et lui avait enseigné les élé- 
ments du latin et du grec, grâce surtout à sa stu- 
dieuse persévérance, à son opiniâtre énergie, il 
passa en cinquième au l" janvier, et nous nous 
trouvâmes ainsi séparés dans nos études. 

Nous n'en demeurâmes pas moins en relations 
fréquentes et des plus amicales. En nous rendant 
au lycée et en revenant, nous faisions souvent 
route ensemble ; nous causions de nos leçons, de 
nos devoirs, de nos lectures, de nos rêves d'avenir 
surtout. Etienne, à présent, ne pensait plus à se 



ilvj 






LE F[LS DU TISSERAND. 2i5 

faire comptable chez quelque industriel ; il cares- 
sait le projet d'entrer à Saint-Cyr et de porter 
Tépaulette. 

Quel beau jour pour le père Varlot, la première 
fois que son « gamin » revint dans sa ville natale 
avec le pantalon garance à bande bleue, la tuni- 
que à grenades et le casoarl II était allé, ainsi que 
plusieurs d'entre nous, ex-condisciples d'Etienne, 
l'attendre à la gare, et il fallait voir quelles étrein- 
tes, quels baisers, avec quelle tendresse et quelle 
fierté il passa son bras sous celui de son fils et le 
ramena triomphalement, à travers les rues les 
plus fréquentées, jusqu'à sa chétive demeure de 
notre Ville-Haute! 

Ce fut bien pis encore quand — l'année qui 
précéda la guerre — Etienne, sorti de Saint-Cyr, 
eut endossé l'uniforme de sous-lieutenant. Comme 
il se plaisait à se promener avec lui, comme il 
aimait à l'exhiber, son fils, à le faire admirer! 
Pauvre brave père Varlot! 

Le régiment auquel Etienne appartenait était 
compris dans le corps d'armée du général Frossard, 
et fut un des premiers qui engagèrent la lutte. Fait 
prisonnier le 6 août, à Forbach, le jeune sous- 
lieutenant fut dirigé sur la Silésie; mais, durant le 



."sk 



.r^ 



246 MES AMtS ET MOI. 

trajet, il réussit à s'échapper, gagna TAutriche, 
puis la Suisse et rentra en France. 

Son dessein était de mettre à profit ses connais- 
sances topographiques de la région de TEst, de sa 
contrée natale notamment, et d'organiser une 
compagnie de francs-tireurs, qui auraient spécia- 
lement pour mission d'entraver les communications 
de nos envahisseurs. Il estimait qu'il coopérerait 
ainsi plus activement, plus efficacement à la 
défense de la patrie que s'il eût simplement repris 
sa place dans l'armée régulière. 

Les administrateurs civils et les chefs militaires 
auxquels il s'empressa de soumettre son plan lui 
donnèrent pleine approbation, et, en moins de trois 
semaines, Etienne Varlot rassembla et équipa une 
soixantaine de combattants originaires comme lui 
du Barrois, principalement — puisque la plupart 
des hommes faits et valides étaient sous les 
drapeaux — des adolescents dé dix-sept ou dix-huit 
ans et des sexagénaires encore verts. Comme centre 
d'action ou quartier général, il choisit le vaste 
plateau boisé qui sépare la vallée de l'Ornain de 
celle de la Saulx, domine Popey et surplombe, en 
se dirigeant vers Ligny, les villages de Savonnières, 
de Longeville, Tannois, Tronville, Velaines. 



LE FILS DU TISSERAND. 247 

Les embarras sans nombre que cette petite 
troupe de gens du pays, chasseurs enragés et 
tireurs impeccables pour la plupart, et tous 
familiers avec les plus étroites sentes eivoïottes, les 
grippelots les plus abrupts de ce coin de Lorraine, 
causa aux armées prussiennes, le mal qu'elle leur 
fit, nos vainqueurs ne Font pas oublié. Toujours 
prêts, comme le moucheron de la fable, à les 
poursuivre, les harceler, les époinçonner de mille 
et mille manières, toujours aux aguets et toujours 
insaisissables — tantôt coupant les fils télégra- 
phiques, tantôt faisant sauter un pont ou dérailler 
un train, — les francs-tireurs de Popey, les soldats 
d'Etienne Varlot, ont été la terreur des Allemands 
campés en Lorraine. 

u Vous savez le sort qui vous attend si vous vous 
laissez prendre, mes amis? leur disait-il. Vous 
n'êtes pas reconnus comme belligérants... Fusillés 
sans pitié! Ne l'oubliez pas et agissez en consé- 
quence! Ne vous rendez jamais! Jamais de grâce 
ni pour vous, ni pour eux non plus.... On n'est 
pas à la guerre pour se faire des politesses ni des 
mamours! w 

Ces soixante braves immobilisèrent à eux seuls 
autant de milliers d'hommes qu'une place forte. 



248 NES AMIS ET NOI. 

C'est h cause d'eux que les Allemands, ne 
sachant à qui s'en prendre, incendièrent, un des 
derniers jours de septembre 1871, la ferme de 
Riéval, sur la route de Ligny à Void, vengeance 
qu'Etienne leur revalut et leur fit payer cher, pas 
plus tard que le lendemain dans la nuit. Il rompit 
la digue du canal de la Marne au Rhin dans deux 
biefs consécutifs, voisins de Popey, et submergea 
les baraquements ennemis. 

« Vous nous donnez du feu : je vous envoie de 
l'eau en échange! » 

Cette représaille fut un des derniers exploits de 
l'intrépide partisan. Étant allé, en compagnie d'un 
de ses hommes — le petit Gustave Davigney, un 
enfant de seize ans, fils unique d'une blanchis- 
seuse du faubourg de Marbot, — chercher des 
munitions qui lui étaient secrètement expédiées 
jusqu'à Stainville, à proximité des grands bois, il 
n'eut pas le temps de regagner son campement, 
et, afin de se dérober aux uhlans qui battaient 
l'estrade, il dut se réfugier dans une ferme aban- 
donnée, à la Grangette. Aidé de son jeune acolyte, 
il se hâta de dételer le cheval et de décharger la 
voiture, de cacher ses caisses de cartouches, qui, 
avant de devenir leur sauvegarde et leur salut. 




\a mole k la trou| c sarrctat dcianl la façade 



LE FILS DU TISSERAND. 251 

pouvaient les trahir et provoquer leur arrêt de 
mort. Un obscur et étroit cellier, creusé sous la 
cuisine et où Ton n'accédait presque qu'en ram- 
pant, lui parut l'endroit le plus sûr pour eft'ectuer 
ce dépôt. Puis les deux hommes montèrent dans le 
sineau ou fenil, et, à travers les fentes d'un volet, 
observèrent les mouvements de leurs ennemis. 

Une vingtaine de uhlans se dirigeaient vers la 
Grangette. Pendant que la moitié de la troupe 
s'arrêtait devant la façade et la considérait atten- 
tivement, curieusement, du seuil jusqu'aux ger- 
bières, comme si ces regards, ainsi que ceux du 
lynx, eussent pu transpercer les murs, l'autre 
moitié, divisée elle-même en deux escouades, l'une 
prenant à droite et l'autre virant à gauche, faisait 
à petits pas et prudemment le tour de la ferme. 
Cet examen terminé, les uhlans se décidèrent à 
pénétrer dans la cour intérieure, puis dans la 
première salle, la cuisine, qui ouvrait de plain- 
pied sur la cour. Bientôt le bruit des verres se fit 
entendre, des rires et des éclats de voix résonnè- 
rent : on n'avait pas tardé à découvrir quelque 
feuillette de vin sans doute ou quelques bouteilles 
de kirsch ou d'eau-de-vie de marc. 

ce Descendons, voilà le moment, dit Etienne à 



ij2 MtS AMIS ET MOI. 

son compagnon. Tu sortiras par derrière, lu ga- 
gneras vite la forêt Je te rejoindrai dans une 

seconde.... Auparavant je tiens à jouer un tour à 
ces mâtins-là,... à leur faire un peu de musique 
pour les accompagner, puisqu'ils chantent si bien ! 

— Inutile alors que je parteavantvous, répliqua 
Davigney; nous filerons ensemble.... 

— Non, non, sauve-toi! Je ne te veux pas! » 
Force fut à Gustave Davigney de s'éloigner. 
Comme il atteignait l'orée des bois, une formi- 
dable détonation retentit derrière lui, en même 
temps que ce cri lancé à pleins poumons : 
« Vive la France! » 

Surpris, englobé par l'explosion qu'il venait de 
déterminer, le chef des francs-tireurs de Popey 
n'avait pu, comme il l'espérait, rejoindre son aide, 
et gisait enseveli sous les décombres de la Gran- 
gette, avec le détachement de uhlans tout entier. 

Si le hasard vous conduit jamais dans le cime- 
tière de Popey, arrêtez-vous devant le rustique et 
martial monument érigé « A la mémoire des en- 
fants de Popey-sur-Ornain, morts pour la défense 
de la Patrie, 1870-1871 » : en tête d'une des co- 
lonnes de cette nombreuse et glorieuse liste, vous 



LE FILS DU TISSERAND. 253 

lirez le nom de mon ancien petit voisin de la rue 
du Tribel, du lieutenant Etienne Yarlot. 

A quelques pas de ce funèbre édicule, une hum- 
ble croix de bois noir indique la place où repose 
le père Varlot. Jusque dans sa tombe, le bon vieux 
tisserand doit être content de son « gamin >>. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Chapitre 1. — Mon Voisin Tony i 

— II. — Deux évasions 15 

— ID. — Premiers cigares 53 

— IV. — Acteurs ! 57 

— V. — Sylvain Tlnnocent 81 

— VJ. — Mes deux grand* tantes 99 

— VU. — Le père Colibert 119 

— Vin. — Le club des Mousquetaires 151 

— IX. — Riri et Nono 167 

— X. — Le philosophe Norbert 191 

— XI. — Les tendues. — Le souper de Rosine . 213 

— XD. — Le fils du tisserand 229 



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Daudet (B.) : Robert Dametal. 
1 vol. avec 81 grav. d'après Sahib. 

Demoulln (M">* G.) : Les animaux 
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Deslys (Gh.) : Courage et dévoue- 
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Louis. 1 V. avec 39 g. d'après E. Zièr. 

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mousses. 1 vol. avec 90 gravures 
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Saintine : La nature et ses trois 
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trois filles. 1 vol. avec 171 gravures 
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contes de la mère-^and, 1 vol. 
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Stany (U G*) : Us Trésors de la 
Fable, 1 Tol. illustré do 80 gra- 
vures d'après E. Zier. 

Tlaaot et Amëro : Aventures de 
trois fugUifs en Sibérie, i vol. 
avec 79 gr. d'après Pranishnikoff. 

IVitt (M- de), née Guisot : Scènes 
historiques. 1» série. 1 vol. avec 
18 gravures d'après E. Bayard. 

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iil. de 30 grav. d'après Geoffroy. 

Desgranges (Gui il émette) : Le 
chemin du collège, i vol. illustré 
de 30 gravures d'après Tofani. 

— La famille Le Jarriel. 1 vol. 
illustré de 36 gr. d'après Geoffroy. 

Duporteau (M"*) : Petits récits. 

i vol. avec S8 gr. d'après Tofani. 
Erwin (M"* B. d') : Un été à la cam- 
pagne, 1 vol. avec 39 grav. d'après 

Sahib. 
Favre : L'épreuve de Georges, i vol. 

avec 44 gravures d'après Geoffroy. 
Franck (M<b« B.) : Causeries d'une 

grand'mère. i vol. avec 72 gravures 

d'après G. Delort. 
Fresnean (M">*), née de Ségur: Une 

année du petit Joseph. Imité de 

l'anglais, i vol. avec 67 gravures 

d'après Jeanniot. 
Glrardin (J.) : Quand fêtais petit 

garçon. 1 vol. avec 52 gravures 

d'après Ferdinaddus. 

— Dans noire classe, i toI. avec 
26 gravures d'après Jeanniot. 

— Un drôle de Bonhomme. 1 vol. 
illustré de 36 grav, d'après Geoffroy. 

Le Roy (M">* F.) : L'aventure de 
Petit PauL i vd. illustré de 45 gra- 
vures, d'après Ferdinandus. 

— Les étourderies de JT** Lucie, 
i vol. ill. de 30 gr. d'après Robaudi. 



Leïloy (M»« F.) (suite) : Pipo. i vol. 
ill. de 36 gr. d'après Jtf encina Kresz. 

Moles-worth (M") : Les aventures 
de M. Baby, traduit de l'anglais 
par M"* de Witt. 1 vol.* avec 12 
gravures d'après W. Grane. 

Pape-Garpantier (M>»«) : Nou- 
velles histoires et leçons de choses» 
1 vol.avec 42 grav. d'après Semechini. 

Sorville (André) : Les grandes va- 
cances. 1 vol. avec 30 gravures 
d'après Semechini. 

— Les amis de Berthe. 1 vol. avec 
30 gravures d'après Ferdinandus. 

— La petite Givonnette, 1 vol. illus- 
tré de 34 gravures d'après Grigny. 

— Fleur des champs. 1 vol. illustré' 
de 32 gravures d'après Zier. 

— La vieille maison dugrand^ère. 
i vol. avec 34 gravures d'après Zier. 

— La fête de Saint-Maurice. 1 vol. 
illustré de 34 grav. d'après Tofani. 

IVitt (!!■• de), née Guizot : His- 
toire de deux petits frères, i vol. 
avec 45 grav. diaprés Tofani. 

— Sur la plage, i vol. avec 55 gra- 
vures d'après Ferdinandus. 

— Par monts et par vaux, Ivol. 
avec 54 grav. d'après Ferdinandus. 

— Yieux amis, 1 vol. avec 60 gra- 
vures d'après Ferdinandus. 

— En pleifu champs, i vol. avec 
45 gravures d'après Gilbert. 

— Petite, 1 vol. avec 56 gravures 
d'après Tofani. 

— A la montagne, i vol. illustré de 
5 gravures d'après Ferdinandus. 

-^ Deux tout petits, i vol. illustré de 

32 gravures d'après Ferdinandus. 
— A'u-dessus du lac.\ vol . avec 44 grav. 

— Les enfants de la tour du Roc. 
i vol. ill. de 56 gr. d'après E. Zier. 

— La petite maison dans la forêt, i vol. 
illustré de 36 grav. d'après Robaudi. 

— Histoire de bêtes, l vol. illustré 
de 34 gravures d'après Bouisset. 



— 8 — 



BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE 

FOftMAT 111-16 
CHAOUE VOLUME, BROCHÉ, 2 FR. 25 

eAUTOMHi BM PBRCALIlll ROUOI, TRAIfGHIS IK>RÉBS, 3 PR. 50 



«MWMMtMMfWWi 



!>• SÉRIE, POUR LES ENFANTS DE 4 A 8 ANS 



Anonyme : ChUn et chat, traduit 
da Tanglais. i toI. avec 45 fra- 
Tares d'après E. Bayard. 

— Dou%€ hittoiret pour Ut enfatUt 
de fiMUf e à huit ans, par une mère 
de famille. 1 ▼cl. avec 8 f ravures 
d'après Bertall. 

<— La enfanta éP aujourd'hui, par le 
même auteur. 1 vol. avee 40 gra- 
vures d'après Bertall. 

Gamud (M"*) : Hittoriettes vM- 
taJblott pour les enfants de quatre à 
huit ans. 1 vol. avec 04 gravures 
d'après G. Fath. 

Fath (G.) : La iagetio de» enfante, 
proverbes. 1 vol. avec 100 gravures 
d'après l'auteur. 

Z^aroque (M**) : Grande et petite, 
1 vol. avec 01 gravures d'après 
Bertall. 

Marcel (M"* J.) : Hietoire d'un che- 
val de boie. 1 vol. avec 80 gravures 
d'après E. Bayard. 



Pape-Garpantier (M>*) : Hietoire 
et Uçone de ehœee pour let en- 
fante. 1 vol. avec 85 gravures 
d'après Bertall. 

Ouvrage couronné par T Acadé- 
mie française. 

Perrault, MMB^^d'Atanoy et Le- 
prince de Beaomont : Contes 
de fiée. 1 vol. avec 65 gravures 
d'après Bertall et Forest. 

Perchât (J.) : Contée merveilleux, 
i vol. avec 21 gravures d'après 
Bertall. 

Bohmld (Le chanoine) : 190 eontee 
pour lee enfante, traduits de l'al- 
lemand par André Van Hasselt. 
1 vol. avec 29 gravures d'après 
Bertall. 

Sègnr (M** la comtesse de) : Ifou- 
vtaux contet de fée». 1 toI. avec 
46 gravures d'après Gustave Doré 
et H. Didier. 



II* SÉRIE. POUR LES ENFANTS DE 8 A U ANS 



Aohard (A.) : Hietoire de me» ami». 
1 vol. ivec 25 gravures d'après Bel- 
lecrolx. 

Aloott (Miss) : Sou» le» tftat. tra- 
duit de l'anglais parM"* S. Lepage. 
1 ToL avec 28 gravures. 



Andersen : Conte» choiti», traduit 
du danois par Soldi. 1 vol. avec 
40 gravures d'après Bertall. 

Anonirme : Le» fête» d'enfant», eeh- 
nés et dialogues. 1 vol. avec 41 gra- 
vures d'après Foulquier. 



— 9 — 



Aasollant (A.) : Let aventures fner~ 
veUleutet maU authentiqua du 
capitaine Coreoran. S vol. avec 
50 gravures, d'après A. de Neuville. 

Barraa (Th.) : Amour fUial. i vol. 
avec 41 gravures d'après Ferogio. 

Bawr (lf»« de) : Nouveaux contée. 
i vol. avec 40 prav. d'après Bertall. 
Ouvrage couronné par l'Académie 
française. 

Belèze : Jeux des adolescents, i vol. 

avec 140 gravures. 
Borquln : Choix de petits drames et 

de contes, i vol. avec 36 gravures 

d'après Foulquier, etc. 
Berthet (E.) : L'enfant des bois» 

1 vol. avec 61 gravures. 

— La petite Chailloux. 1 vol. illustré 
de 41 gravures d'après É. Bayard 
et 6. Fraipont. 

Blanobère (De la) : Les aventures 
de la Ramée, i vol. avec 96 gra- 
vures d'après E. Forest. 

— Oncle Tobie le pécheur, i vol. avec 
80 gr. d'après Foulquier et Ifesnel. 

Boiteaa (P.): Légendes recueillies ou 

composées pour les enfants. 1 vol. 

avec 48 gravures d'après Bertall. 
Carpentler (If"" K.): La maison du 

bon Dieu, i vol. avec 58 gravures 

d'après Riou. 

— Sauvons^ 1 1 vol. avec 60 gra- 
vures d'après Riou. 

— Le secret du docteur, ou la maison 
fermée. 1 vol. avec 43 gravures 
d'après P. Girardet. 

« La tour du preux, i vol. avec 
59 gravures d'après Tofani. 

— Pierre le Tors . 1 vol . avec 64 gra- 
vures d'après Zier. 

— La dame bleue, i vol. illustré de 
49 gravures d'après E. Zier. 

Garraad (If^Z.) : La petite Jeanne, 
ou le devoir. 1 vol. avec 21 gra- 
vures d'après Forest. 
Ouvrage couronné par l'Académie 
française. 



Carraad(M"« Z.) (suite) : Les goû- 
ters delà grand^mère-i vol. avec 
18 gravures d'après É. Bayard. 

— Les métamorphoses d^une goutte 
d'eau. 1 vol. avec 50 gravures 
d'après E. Bayard. 

Castillon (A.) : Les récréations 
physiques. 1 vol. avec 36 gravures 
d'après GastelU. 

— Les récréations chimiques, faisant 
suite au précédent. 1 vol. avec 
34 gravures d'après H. Gastelii. 

Gastn (M ■• J.) : Les petits monta- 
gnards. 1 vol. avec 51 gravures 
d'après 6. Vuillier. 

— Un drame dans la montagne. 1 vol. 
avec 33 grav. d'après G. Vuillîer. 

— Histoire d'un pauvre petit. 1 vol. 
avec 40 gravures d'après Tofani. 

— L'enfant des Alpes. 1 vol. avec 
33 gravures d'après Tofani. 

— PerUtte. 1 vol. illustré de 54 gra- 
vures d'après Myrbach. 

— Les saltimbanques. 1 vol. avec 
66 gravures d'après Girardet. 

— Le petit chevrier. i vol. illustré* 
de 39 gravures d'après Vuillibr . 

— Jean le Savoyard, i vol. illustré 
de 51 gravures d'après Slom. 

Ghabreul (M"« de) : Jeux et exer- 
cices des jeunes fiUes. i vol. avec 
62 gravures d'après Fath, et la 
musique des rondes. 

Ghôron de la Bruyère (M"*) : 
Autour d'un bateau. 1 vol. illustré 
de 36 gravures d'après E. Zier. 

Golet (M'"* L.) : Enfances célèbres. 
1 vol.avec57 grav.d'après Foulquier. 

Colomb (M">* J.) : Souffre-Douleur. 
1 vol. illustré de 49 gravures d'après 
M"* Marcelle Lancelot. 

Contas anglais, traduits par M"* de 
Witt. 1 vol. avec 43 gravures 
d'après Morin. 

Desohaxnps (François) : ifon amie 
Georgette. i vol. illustré de 43 gra- 
vures d'après Robaudi. 

Dealys (Gh.) : Grandmaman. 1 vol. 
avec 29 gravures d'après £. Zier. 



-10- 



Eda«worth (Miss) : CorUet de 
tadoUêeenee, tnduiti par A. Le 
François. 1 vol. atee 42 ^^vures 
d'aprèa Morin. 

— Conte* de Venfanee, traduits par 
le même. I ^ol. avec 96 g^vures 
d'après Foulqoier. 

— Demaifit suivi de Mourad le 
malheureux, contes traduits par 
H. Jousselin. I vol. avec 55 grâv. 
d'après Bertall. 

Fath (G.) : Bernard, la gloire de ton 
village, i vol. avec 56 gravures 
d'après M"v 6. Fath. 
Ouvrage couronne par l'Acadé- 
.mie française. 
Flenrlot (M"*) : Le petit chef de 
famille, i vol. avec 57 gravures 
d'après H. Gastelli. 

— Plut tard, ou Le jeune chef de 
famille, i vol. avec 60 gravures 
d'après É. Bayard. 

— L'enfant gdti. i vol. avec 48 gra- 
vures d'après Ferdinandus. 

— Tranquille et TourbiUon. 1 vol. 
' avec 45 grav. d'après G. Delort. 

— Cadette, i vol. avec 5S gravures 
d'après Tofani. 

— En congé. 1 vol. avec 61 gravures 
d'après Ad. Marie. 

— Bigarrette. 1 vol. avec 48 gravure 
d'après Ad. Marie. 

— Bouche-en-Cœur. i vol. 
45 gravures d'après TofanL 

— Gildae Vintraitable, i vol. 
56 gravures d'après B. Zier. 

— Paritient et Montagnarde . i vol. 
avec 49 gravures d'après B. Zier. 

Foè (de) : La vie et les aventure» 
de Robinson Crutoé, traduit de 
l'anglais. 1 vol. avec 40 gravures. 

Ponvlelle (W. de) : Néridah. 2 vol. 
avec 45 gravures d'après Sahib. 

Fresnean (M"**), née de Sëgur : 
Comme lee grande! i vol. illustré 
de 46 gravures d'après Ed. Zier. 

— Thérète à Saint-Domingue. 1 vol. 
avec 49 gravures d'après Tofani. 

— Les vrotégéi d'Isabelle, 1 vol. 
illustre de 42 grav. d'après Tofani. 



avec 



avec 



Fresneau (M'>*),née de Ségur (suite): 
Deux abandonnées, i vol. illustré 
de 2 gravures d'après M. Orange. 

Froment (Pierre) : Petit-Prince. 
1 vol. illustré de 36 grav. d'après 
Robaudi. 

Oenlls (M"^ de) : Contes moraux.i v. 
avec 40 grav. d'après Foulquier, etc. 

06rard (A.) : Petite Rose. — 
Grande Jeanne. 1 vol. avec 28 gra- 
vures d'après Gilbert. 

Oirardin (J.) : La disparition du 
grand Krause. i voL avec 70 gra- 
vures d'après Kauffmann. 

Giron (A.) : Ces pauvres petits. 1 vol. 
avec 22 grav. d'après B. Nouvel. 

Gouraud (M"* J.) : Les enfants de 
la ferme . i vol. avec 50 grav. d'après 
E. Bayard. 

— Le livre de maman. 1 vol. avec 
68 grav. d'après E. Bayard. 

— Cécile^ ou la petite sœur. 1 vol. 
avec 26 grav. d'après Desandré. 

— Lettres de deux poupées. 1 vol. 
avec 59 gravures d'après Olivier. 

— Le petit colporteur. 1 vol. avec 
27 grav. d'après A. de Neuville. 

— Les mémoires d'un petit garçon, 
i vol. avec 86 grav. d'après E. Bayard. 

— Les mémoires d'un caniche. 1 vol. 
avec 75 grav. d'après B. Bayard. 

— L'enfant du guide, i vol. avec 
60 gravures d'après E. Bayard. 

— Petite et grande, i vol. avec 48 
gravures d'après E. Bayard. 

— Les quatre pièces d'or, i vol. 
avec 54 gravures d'après E. Bayard. 

— Les deux enfants de Saint- 
Domingue, i vol. avec 54 gravures 
d'après E. Bayard. 

— La petite maîtresse de maison. 
1 vol. avec 37 grav. d'après Marie. 

— Les filles du professeur. 1 vol. 
avec 36 grav. d'après Kauflmann. 

— La famille Harel. 1 vol. avec 
44 gravures d'après Valnay. 

— - Aller et retour, i vol. avec 40 
gravures d'après Ferdinandus. 



-^ 11 - 



Gkmrand (M"« J.) (suite) : Let petits 
voitiru. 1 Tol. avec 99 gravures 
d'après G. Gilbert. 

— Chez grand'mère. i vol. avec 
98 grav. d'après Tofani. 

~ Le petit bonhomtne. 1 vol. avec 
45 grav. d'après A. Ferdinandus. 

— Le vieux château, i vol. avec 
28 gravures d'après B. Zier. 

— Pierrot. 1 vol. avec 31 gravures 
d'afH-ès E. Zier. 

— Minette. 1 vol. illustré de 59 gra- 
vures d'après Tofani. 

— Quandjeeerai grande ti vol. avec 
60 gravures d'après Ferdinandus. 

Grlmm (Les fr«res) : Contée ehoitis, 
traduits par Ferd. Baudry.l vol. avec 
40 gravures d'après Bertall. 

Hanff : La caravane» traduit par 
A. Talon. 1 vol. avec 40 gravures 
d'après Bertall. 

~ L'auberge du Spestart, traduit 
par A. Talon, i vol. avec 61 gra- 
vures d'après Bertall. 

Hawthome : Le livre des mer- 
veillei, traduit de l'anglais par 
L. Rabillon. 8 vol. avec 40 gra- 
vures d'après Bertall. 

Hebel et Karl Slmrook : Contet 
aUemandt, traduits par M. Martin. 
1 vol. avec 27 grav. d'après Bertall. 

Johnson (R. B.) : Dant l'extrême 
Far Weêt, traduit de l'anglais par 
A. Talandior. 1 vol. avec 20 gra- 
vures d'après A. Marie. 

Haroel (M">* J.) : L'école buiston- 
nière. 1 vol. avec 20 gravures d'a- 
près A. Marie. 

— Le bon frire. 1 vol. avec 21 gra- 
vures d'après E. Bayard. 

— Lee petits vagabonde. 1 vol. avec 
25 gravures d'après B. Bayard. 

— Histoire d'une grand'mire et de 
son petU-flls. 1 vol. avec 36 gra- 
vures d'après G. Delort. 

— Daniel. 1 vol. avec 45 gravures 
d'après Gilbert. 

— Le frère et la seeur. I vol. avec 
45 gravures d'après E. Zier. 



Marcel (M«« J.) (suite) : Un bon 
gros pataud, i vol. avec 45 gravures 
d'après Jeanniot 

— L'oncle PhUibert. 1 vol. illustré 
de 56 grav. d'après Fr. Aégamey. 

Maréchal (M»* M.) : La dette de 

Ben-Aissa. i vol. avec 20 gravures 

d'après Bertall. 
^ Nos petits camarades, i vol. avec 

18 gravures d'après E. Bayard et 

H. Gastelli, etc. 

— La maison modèle. 1 vol. avec 

42 gravures d'après Sahlb. 

MarmJer (X.) : L'arbre de Noël. 
1 vol. avec 68 grav. d'après Bertall. 

Martlgnat (M*" de) : Les vacances 
d'Elisabeth. 1 vol. avec 36 gravures 
d'après Kauffniann. 

— L'oncle Boni. 1 vol. avec 42 gra- 
vures d'après Gilbert. 

— Ginette. 1 vol. avec 50 gravures 
d'après Tofani. 

— Le manoir d'Yolan. i vol. avec 
56 gravures d'après Tofani. 

— Le pupille i» général, i vol. 
avec 40 gravures d'après Tofani. 

— L'héritière de Maurivize. 1 vol. 
avec 39 grav. d'après Poirson. 

— Une vaillante enfant. 1 vol. avec 

43 gravures par Tofani. 

— Vnepetite-nièce d' Amérique. iyo\. 
avec 43 gravures d'après Tofani. 

— La petite /file du vieux Thémi. 
1 vol. illustré de 42 gravures d'après 
Tofani. 

Mayne-Reld (Le capitaine) : Les 
chasseurs de girafes , traduit de 
l'anglais par H. Vattemare. i vol. 
avec 10 gnv. d'après A. de Neuville. 

— A fond de cale, traduit par M"« H. 
Loreau. 1 vol. avec 12 gravures. 

^A la merl traduit par M** H. 
Loreau. 1 vol. avec 12 gravures. 

— Bruin, ou les chasseurs d'ours, 
traduit par A. Letellier. 1 vol. avec 
8 granoes gravures. 

~ Le chasseur de plantes, traduit 

ër M"* H. Loreau. 1 vol. avec 
gravures. 



— 13- 



Kftjnae-Reld (Le capiUioe) (tdte) : 
liitxUdtdantlafvrétt traduit par 
M "M H. Loreau. 1 vol. avec 12 ^- 
▼nres. 

— Vhakitation du détart, traduit par 
A. L.6 François. 1 vol. avec S4 gra- 
vures. 

^ Lêt grimpettrt de roehert, traduit 
Dtf II"** H. Loreaa. i vol. avec 
M gravures. 

— Lei peuplet étrangett traduit par 
M">* H. Loreau. i vol. avec 24 gra- 
vures, 

— Les vaeancei det jeunet BoBrt, 
traduit par M"* H. Loreau. 1 vol. 
avec 19 gravures. 

— Lee veiUéet de ehatee» traduit 

Sr H.-B. Révoll. 1 vol. avec 
gravures d'après Freeman. 

— La chasse au Léviathant traduit 
par J. Girardio. 1 vol. avec 51 gra- 
vures d'après A. Ferdinandus et 
Th. Weber. 

— Les naufragés de la Calypso. 1 vol. 
traduit par M"** Gustave Demoulin 
et illustre de 55 gravures d'après 
PraiiishnikofT. 

Meyners d'Estrey (Cte) : Voyages 
et aventures de Gérard Hendriks. 
i vol. illustré de 15 grav. d'après 
M"** P. Crampe! . 

— Le pays des diamants, i vol. il- 
lustré de 36 gravures d'après E. Riou. 

Moussao (M"* la mai*quise de) : 
Popo et LiU ou Us deux jumeaux. 
1 Yol. illustré de 58 gravures d'après 
E. Zier. 

Maller (E.) : Robinsonnette, i vol. 
• avec 32 gravures d'après LU. 

Oalda : Le petit comte. 1 vol. avec 
34 gravures d'après G. Vuillier, 
Tofani, etc. 

Peyronny (W^ de), née d'Isle: 
Deux cœurs dévoués, i vol. avec 
53 gravures d'après J. Devaux. 

Pitray (M»« de) : Les enfants des 
Tuileries . 1 vol. avec 29 gravures 
d'après E. Bayard. 

— Les débuts du gros Philéas. 1 vol. 
avec 57 gravures d'après H. Gastelli. 



Pitray (If"* de) (suite) : Le chd- 
teau de ta Pétaudiire, 1 vol. avec 

78 gravures d'après A< Mari^. 

— Le fils du maquignon, i vol. avec 
65 grav. d'après Riou. 

— Petit Monstre et Poule MouiUée. 
i vol. avec 66 grav. par E. Girardet. 

— Robin des Bois, i vol. illustré de 
40 gravures d'après Sirouy. 

— L'usine et le château» i vol. illus- 
tré de 44 grav. d'après Robaudi. 

— L'arche de Noé. 1 vol. illustré do 
40 gravures d'après Robaudi. 

Rendu (V.) : Mœurs pittoresques 
des insectes. 1 vol. avec 49 grav. 

RoBtoptohine (M"** la comtesse) : 
BeUe, Sage et Bonne, 1 vol. avec 
39 gravures d'après Ferdinandus. 

8«ndraB (M**) : Mémoires d'un la' 
pin blanc. 1 vol. avec 20 gravures 
d'après E. Bayard. 

Sannois (IP^la comtesse da): Les 
soirées à Ut maison. 1 vol. avec 
42 gravures d'après E. Bayard. 

S6giir(M"** la comtesse de) : Après 
la pluiCf le beau temps. 1 vol. 
avec 128 grav. d'après S. Bayard. 

— Comédies et proverbes. 1 vol. 
avec 60 gravures d'après E. Bayard* 

— Diloy le chemineau, 1 vol. avec 
90 gravures d'après H. CastoUi. 

— François le bossu. 1 vol. avec 
114 gravures d'après E. Bayard. 

" Jean qui grogne et Jean qui rit, 
1 vol. avec 70 grav. d'après Gastelli. 

— La fortune de Gaspard. 1 vol. 
avec 52 gravures d'après Gerlier. 

— La sœur de Gribouille, 1 vol. 
avec 72 grav. d'après H. Gastelli. 

— Pauvre Biaise I 1 vol. avec 65 
gravures d'après H. Gastelli. 

— Quel amour d'enfant 1 1 vol. avec 

79 grsvures d'après E. Bayard. 

— Un bon petit diable, i vol. avec 
100 gravures d'après H. Gastelli. 

— Le mauvais génie. 1 vol. avec 
90 gravures d'après B. Bayard. 

—L'auberge de l'Ange^ardien. 1 vol. 

avec 75 grav. d'après Foulquier. 

~~ Le général Dourakine. 1 vol. avec 

100 gravures d'après E. Bayard. 



- 13 - 



Ségur (V~ la comteMe de) (suite) : 
Lei bçnt enfantt. 1 vol. avec 70 
f ravures d'après Ferogto. 

— Lêt deux nigaud$» 1 toI. avec 
76 gravures d'après H. Gastelli. 

^Lei tnalhêurê de Sophie. 1 vol. 
avec 48 grav. d'après H. Gastelli. 

— Let petites filles modèlet. i vol. avec 
21 ifravures d'aprSs Bertall. 

— Les vacances, 1 vol. avec 36 gra- 
vures d'après Bertall. 

— Mémoires d'un âne. 1 vol. avec 75 
grav. d'après H. Gastelli. 

Stolz (M*« de) : La maison roulante. 
1 vol. avec 90 grav. sur bois d'après 
B. Bayard. 

— Le trésor de Nanette. i vol. avec 24 
gravures d'après B. Bayard. 

— Blanche et Noire, i vol. avec 54 
gravures d'après B. Bayard. 

— Par-dessus la haie. 1 vol. avec 56 
gravures d'après A. Marie. 

-> Les voches de mon oncle, i vol. 
avec xO gravures d'après Bertall. 

— Les vacances d^un grand-pire, 
i vol. avec 40 gravures d'après G. 
Delafosse. 

— Le vieux de la forêt, i vol. avec 
32 gravures d'après Sahib. 

» Le secret de Laurent, 1 vol. avec 
32 gravures d'après Sahib. 

— Les deux reines, i vol. avec 32 
gravures d'après Delort. 

—Les mésaventures de Mlle Thérèse, 
i vol. avec 29 grav. d'après Charles. 



Stolc (M"* de) (suite) : Les frèra 
de lait. I vol. avec 42 gravure> 
d'après B. Zier. 

— Magali. i vol. avee 86 gravures 
d'après Tofani. 

— Les deux André. \ vol. avec 45 
gravures d'après Tofani. 

-^ Deux tantes. 1vol. avec 43 gra- 
vures d'après Tofani. 

— Violence et bonté. 1 vol. avec 
o6 gravures par Tofani. 

— L'embarras du choix. 1 v. illustré 
de 36 gravures d'après Tofani. 

— Petit Jacques, i vol. illustré de 
48 gravures d'après Tofani. 

— La famille Coquelicot. 1 vol. il- 
lustré de 30 grav. d'après Jeanniot. 

Si^ift : Voyages de Gulliver, traduit 
et abrégé à l'usage des enfants. 
1 vol. avec 57 gravures d'après 
Delafosse. 

Taulier: Les deux petits Robin- 
sons de la Grande-Chartreuse, 
1 vol. avec 69 gravures d'après 
E. Bayard et Hubert Glerget. 

Touvnler : Les premiers chants, 

résies à l'usage de la jeunesse, 
vol. avec 20 gravures d'après 
Gustave Roux. 

Vimont (Ch.) : Histoire d'un nor 

vire. 1 vol. avec 40 gravures d'après 

Alex. Vimont. 
IVitt (M»« de), née Guixot : Enfants 

et parents, i vol. avec 34 gravures 

d'après A. de Neuville. 

— La petite"/UU aux grand'mires, 
1 vol. avec 36 grav. d'après Beau. 

— En quarantaine, i vol. avec 48 
gravures d'après Ferdinandus. 



III* SËRIE, POUR LES ENFANTS ADOLESCENTS 

iT poirvAinr poman uin UBLiOTHiQux pour lis jiuitxs riLLn du 14 a 18 ans 



TOTAGBS 

AganlB (M. et M**) : vôpage au 
Brésil, traduit et abrégé par 
J. Belin-De Launay. 1 vol. avec 
16 gravures et 1 carte. 



▲vuic)(M»' i')iVoi/aÊed^une femme 
au SpUiUrg. 1 voL avec 34 gra- 
vures. 

Baines : Voyages dans le sudrouesi 
de l'Afrique, traduit et abrégé par 
J. Belin-De launay. 1 vol. avee 2i 
gravures et 1 carte. 



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Bakttr: Ulae Albert if yansa. Nou- 
veau voyafe ans sourcei du Nil, 
abrégé par Belin-De Launaj. 1 vol. 
avec 16 gravurea et i carte. 

Baldvirin : Du Natal au Zambàsu 
(1861-18B5). RëdU de chasses, 
abrégea par J. Belin-De Launay. 
1vol. avec S4 gravures et 1 carte. 

Burton (Le capitaine) rVoyoï^Md te 
Mecque» aux grandi laa d'Afri- 
que et ehe% les MormofUt abrégé 
par J. BeUU'-De Launay. 1 vol. 
avec 12 gravures et 3 cartes. 

CaUln : La vie ehea le» Indient, tra- 
duit de l'anglais. 1 vol. avec 95 
gravures. 

FonTlelle (W. de) : Le gtaçon du 
Polaiis, atentures du capitaine 
Tyson. 1 vol. avec 19 gravures et 
1 carte. 

Hayes (D') : La mer Ubre du pôle, 
traduit par F. de Lanoye, et abrégé 
par J. Belin-De Launay. 1 voL 
avec 14 gravures et 1 carte. 

Hervé et de Lanoye : Voyage» 
dan» le» glace» du pôle arctique. 
1 vol. avec 40 gravures* 

Iianoye(F. de): Le Nil, ton battin et 
»e» sources. Ivol.avec 32 gravures 
et des cartes. 

— La Sibérie. 1 vol. avec 48 gra- 
vures d'après Lebreton, etc. 

^ Les grande» »cène» de la nature. 
1 vol. avec 40 gravures. 

— La mer polaire, voyage de VÉrèbe 
et de la Terreur, et expédition à la 
recherche de Franklin. 1 vol. avec 
29 gravures et des cartes. 

— Ram»è» le Grand, ou l'Egypte il 
y a trois mille trois cents ans. 1 vol. 
avec 39 gravures d'après Lancelot, 
E. Bayard, etc. 

LlTingstone : Exploration» dan» 
l'Afrique au»trale, abrégé par 
J. Belin-De Launay. 1 vol. avec 
20 gravures et 1 carte. 



LlTlii0Btone (suite) : Dernier jour- 
nal, abrégé par J. Belin-De Launay. 
1 vol. avec 16 grav. et 1 carte. 

Mage (L.) : Voyage dan» le Soudan 
occidental, abrégé par J. Belin- 
De Launay. 1 vol. avec 16 gravures 
et 1 carte. 

MUton et Gheadle : Voyage deVAt- 
lantique au Pacifique, traduit et 
abrégé par J*. Belin-De Launay. 
1 vol. avec 16 gravures et 2 cartes. 

Moahot (Gh.) : Voyage dan» le 
royaume de Siam, le Cambodge et 
le Lao». i voL avec 28 gravures 
etl carte. 

Palgrave (W. 6.) : Une année dan» 
V Arabie centrale, traduit et 
abrégé par J. Belin-De Launay. 
1 vol. avec 12 gravures, 1 portrait 
et 1 carte. 

Pfelffer(lf"M): Voyage» autour du 
monde, abrégé par i. Belin-De 
Launay. 1 vol. avec 16 gravures et 
1 carte. 

PiotroïKnBkl: Souvenir» d'un Sibé- 
rien. 1 voL avec 10 gravures d'après 
A. Marie. 

Sohweinfortlk (D') : Au cœur de 
l'Afrique (1866-1871). Traduit par 
M"** H. Loreau, et abrégé par 
J. Belin-De Launay. 1 vol. avec 
16 gravures et 1 carte. 

Spéke: Le» »ouree» du Nil, édition 
abrégée par J. Belin-De Launay. 
1vol. avec 24 gravures et 3 cartes. 

Stanley : Comment foi retrouvé 
Livin^stone^traduit par tf ">• Loreau, 
et abrégé par i. Belin-De Launay. 
1 vol. avec 16 gravures et 1 carte. 

Vambôry : Voyage» d^un faux der- 
viêhe dan» VA»ie centrale, traduit 
par B. D. Forgues, et abrégé 
par J. Belin-De Launay. 1 vol. 
avec 18 gravures et une carte. 



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-15- 



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mSTODEtB 

Le Loyal Serviteur : Hiitoire' du 
gentil teigneur de Bayard, revue 
et abrégée, à l'usage de la jeunesse, 
par Alph. Feillet i vol. avec 36 
gravure! d'après P. Sellier. 

Monnler (M.): Pompéi etUtPon^ 
péiens. Édition à l'usage de la jeu- 
nesse. 1 vol. avec !i5 gravures 
d'après Thérond. 

Plntarqae : Vie* des Grecs Ulustres, 
édition abrégée par A. Feillet. 
1 vol. avec 53 gravures d'après 
P. Sellier. 

— Vies des Romains iUustreSy édition 
abrégée par A. Feillet. 1 vol. avec 
69 gravures d'après P. Sellier. 

Rets (Le cardinal de) : Mémoires 
abrégés par A. Feillet. 1 vol. avec 
35 gravures d'après Gilbert, etc. 

LITTÉRATURE 

Bernardin de Salnt-Plerre: Œu- 
vres choisies. 1 vol. avec 12 
gravures d'après Ë. Bayard. 



Gervantte: Don QuichoUe de la 
Manche, i vol. avec 64 gravures 
d'après Bertall et Forest. 

Homère: Vlliadeet V Odyssée, tra- 
duites par P. Giguet et abrégées 
par Alph. Feillet 1 vol. avec 33 
gravures diaprés Olivier. 

Le Sage: Aventures de GH Bios, 
édition destinée à l'adolescence. 
1 vol. avec 50 gravures d'après 
Leroux. 

Mao-Intoaoh (Miss) : Contes amé- 
ricains, traduits par M"" Dionis. 
3 vol. avec 50 gravures d'après 
E. Bayard. 

Malstre (X. de) : Œuvres choisies. 

1 vol. avec 15 gravures d'après 
E. Bayard. 

Molière : Œuvres choisies t abré- 
gées à l'usage de la jeunesse. 

2 voL avec 22 gravuref d'après 
Hillemacher. 

Virgile : Œuvres choisies, traduites 
et abrégées à l'usage de la jeunesse, 
par Th. Barrau. i vol. avec 20 
l gravures d'après P. Sellier. 



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— Raoul Daubry, chef de famille. 
9* ëdit. 1 Tol. 

~ L'hérUier de Kerguignon. 9* édit. 

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proverbes. 1 vol. 

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Fleuriot Kérlnon : De fil en 
aiguUle. 1 vol. 

Girardin (J.) : Le locataire des 
demoiselles Rocher. 1 vol. 



Oirardin (J.) (suite) : Les épreuve* . 
d^ Etienne. 1 vol. 

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1 vol. 

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— Les braves gens, i vol. 

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Marcel (M"»» J.) : Le Clos-Chante- 

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roiî 1 vol. 

Witt (M"« de), née Guizot : Tout 
simplement. 2* édition. 1 vol. 

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que nous aimxms. 1 vol. 

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